JARDINE TA VIE

Ap 6, 1-8 ; Lc 19, 11-27

(5 novembre 2005)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

L

a parabole des mines n'est pas exactement la même que celle des talents qui est souvent mise en parallèle. D'abord, le contexte immédiat de la manière et du lieu où Jésus a exprimé cette parabole, et parce qu'ils s'imaginaient que le Royaume de Dieu allait apparaître à l'instant même. Donc, il explique que cette parabole va décrire la condition même de l'homme en attente du Royaume. Et puis, dans la parabole des talents, on donne dix talents à l'un et il les fait fructifier pour en rapporter dix autres, au deuxième il en ressort cinq autres, et le dernier, cela ne bouge pas, c'est un pour un, d'ailleurs, un égal un ça fait zéro dans l'arithmétique des paraboles.

De quoi parlons-nous ? Le talent, la mine, c'est la vie que Dieu donne. Mais il ne donne pas que la vie. Il donne avec la vie, de quoi la faire fructifier. Certains pensent qu'ils sont mieux dotés que d'autres, ceux qui en ont dix, se sentent un peu plus que ceux qui n'en ont que cinq, et au fond, le chiffre se double, on passe de dix à vingt, de cinq à dix. Mais celui qui pense qu'il n'a que la vie et qu'il n'a pas avec ce qui peut faire fructifier la vie, non pas qu'il n'a pas osé la jouer, il la fait pourrir. Sa vie meurt sur elle-même. Donc, Dieu donne la vie et il demande en échange que cet homme qui reçoit la vie ne la reçoive pas comme un bien qu'il laisserait pourrir sur place, mais qu'il en fasse quelque chose, qu'il la fasse fructifier à la hauteur de ses compétences, de ses talents, ou de la vision qu'il en a, parce que je pense qu'il y a aussi une vision de la manière dont il voit la fructification possible de sa vie.

Donc, les dix et les cinq c'est pour donner le change, c'est le cas de le dire, à ces possibilités variées de faire ou non fructifier selon nos peurs, nos craintes, et c'est notre vie. Mais, la vie, si elle est donnée telle quelle sans être fructifiée, elle sèche, elle meurt sur place. La vie en tant que telle qui est donnée par Dieu si elle n'est pas reçue comme un don à faire valoir, elle meurt, et Dieu ne peut rien faire. Et d'ailleurs, on lui enlève même cette vie : "à tout homme qui a l'on donnera, et celui qui n'a pas on enlèvera même ce qu'il a". Evidemment, c'est ce qui dit Charles Péguy, que ceux qui n'ont pas sorti leur âme l'ont laissé moisir comme un vieux drap dans une armoire, et qui jaunit aux quatre coins. C'est cela l'idée. Ce n'est pas simplement comme une petite banque tranquille dans laquelle Dieu aurait déposé momentanément un trésor en attendant son retour pour qu'il le récupère tel quel, intact. La vie ne reste pas intacte. La vie, elle demande cet enjeu, ce don de soi-même, et si nous ne jouons pas notre vie, si nous ne nous mettons pas en cause, elle ne peut pas être rendue. On ne rend pas une vie pour une vie, on rend ce qu'on a essayé de vivre avec cette vie, ce qu'on a donné de cette vie, et ça, c'est la dette que nous devons à Dieu et à la vie.

C'est une parabole sur la créativité, sur l'inventivité, sur l'intelligence, qui fait écho à ce que l'évangéliste disait auparavant de celui qui va se faire des amis avec un argent corrupteur, l'homme rusé. C'est une parabole qui invite l'homme, en cette instance humaine dans laquelle nous sommes, en attendant le royaume, de jouer déjà ce royaume. L'arithmétique du Royaume, c'est justement ce jeu permanent de réception et de don. On donne d'autant plus, et c'est souvent ce qui est dit dans les paraboles, parce que nous ne sommes que les gérants des biens qui nous sont confiés, nous avons à en rendre compte et ils ne sont pas les nôtres. Celui qui n'ose pas jouer cette vie de crainte de la perdre, mais au fond, il la perd quand même, il se trouve non seulement sans fructification, mais il perd la vie même qu'il croyait pouvoir garder pour lui. Ce n'est pas seulement une question d'avarice, c'est une question de vision de l'enjeu de cette vie qu'il nous est demandé de parcourir en attendant l'avènement du Royaume, où nous recevrons en plénitude et nous rendrons en plénitude la vie qui nous avait été donnée pour un certain temps. Nous avons ainsi déjà anticipé la manière dont nous vivrons dans le Royaume par cette générosité que Dieu ne saura jamais éteindre, et qu'il aura suscité sans arrêt en nous par la vie éternelle qui nous sera donnée et que nous renverrons à Dieu dans la gloire et la louange.

Mais dès maintenant, nous avons à faire valoir cette vie, avec la panoplie de la vie qui est donnée, il y a les instruments pour la jardiner, pour l'exploiter, la faire valoir, pour l'enrichir, pour la faire fructifier. C'est le meilleur hommage que nous puissions rendre à Dieu que de jouer cette vie qui nous est donnée, qui nous est prêtée pour le temps sur cette terre.

Nous sommes invités à une sorte de générosité personnelle, nous n'avons pas à compter, nous avons à exploiter, à gérer ce que Dieu nous donne pour que les autres en profitent et en vivent.

 

 

AMEN