QUI EST RESPONSABLE ?

So 1, 2-3+7 ; Lc 13, 1-17

(12 octobre 2005)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

J

'avoue frères et sœurs, que chaque fois que j'entends cet évangile concernant les victimes de Pilate, et ceux ce l'écroulement de la tour de Siloë, cet évangile me revient souvent à l'esprit chaque fois que j'entends l'annonce d'une catastrophe. J'ai toujours envie de dire : ces gens qui ont succombé dans le tsunami, croyez-vous qu'ils étaient plus coupables que les autres personnes qui étaient en Indonésie à ce moment-là, et les Pakistanais qui sont morts, et les gens du Cachemire qui sont morts ces derniers jours du tremblement de terre, croyez-vous qu'ils étaient plus coupables que, etc, etc … ? On allongerait la liste, hier soir encore, c'était un écroulement de terrain en Amérique centrale.

En fait, c'est toujours le même problème : c'est-à-dire que dans l'humanité, il nous fait des explications et il nous faut des coupables. Donc, on n'a que deux solutions en gros, c'est ou bien de dire que c'est Dieu qui fait s'écrouler, ou trembler la terre, et qui provoque les tsunamis, les raz de marées, ou bien si ce n'est pas Dieu qui les provoque, c'est la méchanceté des hommes qui les attire ? D'une manière ou d'une autre, il faut une explication.

Or, précisément, je pense que le côté libérateur du christianisme, mais c'est loin d'être vraiment réalisé, c'est de se démarquer radicalement de cette vision des choses. Il n'y a pas de transcription immédiate des réalités théologiques dans les événements de l'histoire. On a toujours envie de le faire, à certains moments, c'est parfaitement bête et stupide : si j'ai trouvé une place de parking, c'est que le Saint Esprit veillait sur moi, or, tout cela n'a rien à voir. Dieu a voulu une création qui vive en fonction d'un certain nombre de critères, avec la dérive continentale, avec les océans, avec la structure de l'homme, avec la grippe aviaire, avec la grippe espagnole. Cela fait partie de la manière dont le monde est monde. Dieu n'est pas là pour retenir les microbes, empêcher les tsunamis, protéger certains dans les tremblements de terre, et pas les autres ! Le problème c'est que Dieu est là au cœur même de cette souffrance, Dieu est là au cœur de tous ces drames, Il n'en est pas loin, mais le fait de se rendre proche ne permet pas de dire qu'Il est là, ni pour le provoquer, ni pour le téléguider, ni pour le manipuler.

Autrement dit, une des grandes conquêtes du christianisme, c'est d'avoir acquis la vision d'un monde qui se tient tout seul. La providence de Dieu, le gouvernement divin ne sont pas des béquilles pour faire que ce qui va mal aille un peu mieux, si c'était cela, il y a longtemps que le Dieu des chrétiens serait totalement discrédité. Vous pouvez rétorquer que ces croyances ont toujours la vie dure parce qu'il y a des tas de religions qui croient ces choses-là et elles tiennent toujours. J'avoue que c'est une des choses qui me surprend. Mais c'est précisément parce qu'on a acquis cette vision du monde qui est tel qu'il est, qui évolue selon ses lois physiques, sa structure, les données qui le composent aussi bien au plan biologique, astral et le reste, le but et le sens de notre foi chrétienne c'est de dire qu'envers et contre tout, malgré tout cela, il y a la possible présence du Dieu sauveur.

C'est là que nous sommes a ppelés à une certaine ascèse : le salut de Dieu est radical, mais nous avons toujours tendance à vouloir que le salut de Dieu soit pour telle chose dont j'ai besoin. C'est ce que j'appelle la théologie de sainte Rita. C'est-à-dire, étant donné que je risque d'attraper une maladie ou autre chose, à ce moment-là, j'ai besoin que le salut de Dieu agisse pour ce que je veux, moi. Mais, cette récupération du salut, c'est une malhonnêteté, car Dieu ne veut pas sauver "contre" le principe de la réalité, mais il veut sauver au cœur même de ce principe de réalité, dans un monde tel qu'il est. Et comme Dieu ne craint pas de voir le monde tel qu'il est, Il y fait face. Nous, quand nous essayons d'accuser les galiléens, les sud-est asiatiques, les pakistanais, etc … en disant qu'ils ont bien dû faire quelque chose pour qu'il leur tombe cette catastrophe sur la figure, nous ne nous rendons pas compte, mais nous caricaturons la réalité même du salut de Dieu. Cela ne résout rien, je suis bien d'accord, mais c'est déjà un grand progrès que de poser correctement les problèmes. Nous arrivons dans notre propre vie, dans notre propre jugement sur le monde et dans l'actualité, sur tous les événements qui s'y déroulent, à vicier notre propre projection des choses, notre propre vison des choses, en disant : Dieu devrait faire comme ci ou comme ça, c'est la théologie du "ilniaka". Il n'y a qu'à faire pour qu'il n'y ait pas de dérives des continents, qu'il n'y ait pas de tremblements de terre, il n'y a qu'à et c'est infantile ! Le monde est comme ça et l'on n'y peut rien, et Dieu fait avec ce monde-là tel qu'il est.

Je crois que le mieux qu'on puisse faire dans ce domaine précis, c'est d'imiter Dieu en donnant le témoignage des données fondamentales de notre vie de chrétiens avec les moyens du bord, là où nous sommes et dans la situation où nous sommes. Ce n'est pas de la résignation, c'est le seul moyen de faire face à cette réalité.

 

 

AMEN