ÊTRE TENDU "VERS"

Ez 44, 1-3 ; Lc 12, 13-21

(8 octobre 2005)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Q

ue dirais-je à mon âme ? Repose-toi, mange, bois, fais la fête". Nostalgie d'un lieu où je pourrais me déposer, me reposer, être accueilli pleinement, qu'il y ait une sorte de trêve dans la vie et son ordinaire. Que quelqu'un comme le rêve d'une enfant, car ce n'est pas vraiment le cas de la vie de l'enfant, et comme on rêve plus tard de l'enfance, quelqu'un qui prendrait en charge, qui m'assurerait au moins un moment, une sorte d'autorisation à démissionner de moi-même. Nostalgie de cet endroit qui deviendrait vie d'ailleurs une sorte de lieu de neutralisation de ses sentiments, de ses émotions, qui ressemblerait assez rapidement à une vie suspendue.

Mais nous avons nous, le souhait d'être à l'abri de la menace, que ce soit la menace intérieure, ou la menace extérieure. Les greniers débordants, de quoi tenir sans souci pendant des années, tentent nos âmes et nos esprits à un moment ou l'autre. On dit du Fils de l'Homme qu'il n'a pas de pierre où reposer sa tête, et l'évangile maintient la nécessité d'une inquiétude permanente, le fait de tenir, il faut toujours un peu résister, dans cette sorte d'activité permanente. Elle peut de fait, se muer en inquiétude réelle, et d'ailleurs le Christ à ce moment-là nous rattrapera, chaque fois qu'on sort du chemin, Il nous envoie une Parole : "ne soyez pas inquiets, vivez au jour le jour, comme les oiseaux dans le ciel". L'évangile est toujours un chemin assez sinueux, ne pas tomber à gauche, ne pas tomber à droite, ce n'est pas toujours facile de suivre les méandres de l'évangile (n'en déplaise à certains).

Ce repos nous devons l'espérer, il ne s'agit pas d'y renoncer, mais ce repos, c'est celui que nous gagnons à l'intérieur de nous-mêmes lorsque nous nous déposons en Dieu avec cet abandon, même si ce terme est un peu la tarte à la crème des slogans psychologiques d'aujourd'hui, de savoir s'abandonner. Il faut savoir ce qu'on met derrière ce slogan dont j'ai un peu assez maintenant, dans ces chefferies des maîtres en psychologie qu'on offre à tout le monde. Je ne sais pas très bien ce que cela veut, mais je crois que c'est autre chose. C'est à la fois une vigilance et une attente. Je pense qu'on pourrait résumer notre position ordinaire de vie comme une attente croyante. C'est à la fois une projection en avant, et à la fois, une attente. Une attente qui devient comme un mode d'être, que ce soit moi-même, ou les problèmes du monde, mais c'est une sorte d'attente confiance qui est le mode même de l'être. Il n'y a pas de repos, on n'est pas encore arrivé au port, le royaume se fait entendre, mais il n'a pas encore totalement pris position dans ce monde. L'attente croyante fait de nous quelqu'un qui continue à bouger, il ne ramasse pas ses greniers débordants, mais au contraire en s'allégeant de ce qui l'encombre, va vers Celui qui l'attend et l'aide à tendre vers (j'aime tellement ce mot), l'intention. Au fond, s'il y a un mot qui résumerait assez bien la vie spirituelle, c'est celui d'intention, de tendre vers.

Que cette intention nous mette en mouvement, ne nous inquiète pas, nous sommes attendus, nous sommes accueillis par Celui dont nous entendons déjà les pas aujourd'hui à travers chaque événement, et en cette eucharistie.

 

AMEN