IMMERGÉS DANS LA FOULE
Jdt 15, 14 à 16, 2 ; Lc 6, 12-19
(12 octobre 2004)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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'aime beaucoup ce petit passage de saint Luc parce que là où les autres évangélistes ont tendance à faire de l'intronisation des douze apôtres une sorte de cérémonie pontificale de l'intronisation des cardinaux, saint Luc renverse délibérément la perspective. Saint Luc est un délicieux homme de récit. Il a le sens de ce qui peut intéresser le lecteur, ce n'est pas d'abord : petit un, petit deux, petit trois, petit alpha, petit bêta, c'est une sorte de dynamique même du récit qui nous intéresse. Et c'est d'ailleurs pour cela qu'il a pu faire son récit depuis les origines, depuis la naissance de Jésus, depuis l'Annonciation, jusqu'à l'arrivée de l'évangile à Rome, précisément parce qu'il a ce sens, et tous les exégètes modernes le remarquent, ce n'est pas simplement un compilateur, ce n'est pas simplement quelqu'un qui raconte scrupuleusement tous les récits qui ont été racontés au sujet de Jésus, même s'il le dit au début. Il a l'art de raconter les choses.
C'est comme une petite séquence de film, il y a trois scènes qui sont enchaînées de façon très habile. La première, c'est Jésus en prière. Jésus est seul, Il est dans la plénitude de la relation avec son Père. C'est la nuit. Cela rappelle, et je pense que c'est voulu, quand dans le livre de la Sagesse on dit qu'au milieu de la nuit, la Sagesse s'est élancée de son trône de gloire. C'est exactement cela : Jésus est dans le silence de la nuit, Il est déjà la plénitude de la sagesse, mais personne ne le voit. Il est absent de tous les regards. Au moment où le jour s'éveille, au moment où la lumière du jour le révèle au monde, alors, il va chercher ses disciples. Vous avez remarqué, ce n'est pas très cohérent, on a l'impression que les disciples sont déjà là, tout prêts à recevoir l'ordination sacerdotale, mais en réalité, c'est pour dire que tout le mystère de sagesse qui était dans l'obscurité de la nuit, et que le Christ portait seul, voilà qu'il peut le partager. Et c'est cela l'institution des douze. C'est véritablement la sagesse qui jaillit du cœur de Dieu et qui se répand sur les apôtres. C'est pour cela que chez Luc, ce sera encore la même chose au matin de la Pentecôte, c'est le feu de l'Esprit sous forme de langues de feu qui vient sur la tête des disciples. Luc a éminemment le sens de la révélation, cela se communique, cela se donne, cela se passe d'homme à homme.
Ici, et c'est là que Luc a une sorte de génie, parce qu'on pourrait croire que quand on a choisi les disciples, on va se les garder en chambre stérile pendant un certain temps pour les guérir des microbes du monde, et pour les consolider dans la bonne doctrine, un peu l'école du KGB ! En réalité, pas du tout, Jésus ayant choisi les disciples, les plonge immédiatement dans la foule. C'est une chose extraordinaire. Il ne leur fait pas un cours accéléré du bon comportement du disciple chrétien, Il les prend, Il les choisit, et il les immerge dans la foule. Luc, à ce moment-là, avec une géographie un peu fantaisiste, fait venir les gens de Tyr, de Sidon, de trois cents kilomètres autour, ce qui est sans doute un petit peu exagéré pour le début du ministère de Jésus, mais cela veut dire qu'à ce moment-là, les apôtres sont plongés par le Christ, par l'envoi en mission, sont plongés dans la foule. Avant même qu'ils aient rien compris à l'évangile, ils sont déjà dans le mystère même de Jésus qui guérit parce que les foules veulent le toucher. Je trouve cela magnifique, parce que c'est exactement la mission actuelle. L'Église n'est pas cette sanctuarisation des gens vertueux, craintifs et timides. C'est le Christ qui fait jaillir de son cœur la sagesse dans la vie et le cœur de certains hommes, et qui ensuite leur dit, : vous veniez avec moi, on va traverser la foule, avec ces gens de Tyr et de Sidon, dan ce brouhaha, c'est cela l'histoire de l'Église. Toute la mission de l'Église, c'est ce passage d'une petite troupe d'hommes, de disciples, de croyants, à travers le grand brouhaha du monde, de l'histoire et de l'actualité.
Cette simple petite séquence peut nous redonner une sorte de véritable sens de notre mission, et puis un peu de courage, un peu de fermeté aussi parce qu'on a souvent l'impression d'être perdu, c'est tout ce qu'un certain nombre de théologiens a traité dans les dernières décennies, justement après le concile Vatican II, les chrétiens anonymes. C'est vrai qu'on vit notre christianisme à quatre-vingt pour cent de façon anonyme, comme les disciples qui étaient jetés dans la foule, ils passaient là, au travers, avec Jésus, et la foule qui voulait le toucher. C'est cela notre situation aujourd'hui, je pense qu'on peut demander à Dieu de nous donner à la fois les mots pour proclamer, la discrétion pour savoir respecter l'interrogation, les silences, et en même temps la fermeté et la joie de croire.
AMEN