LE ROYAUME DE DIEU EST DÉJÀ LÀ !

Ap 3, 14-22 ; Lc 17, 20-37

(7 novembre 2003)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

F

rères et sœurs, en ce mois de novembre après les fêtes de la Toussaint et puis la mémoire de nos frères défunts, nous approchons de la fin de l'année liturgique qui sera marquée par la fête du Christ-Roi de l'univers, et nous approchons aussi d'une année liturgique nouvelle qui commencera au premier dimanche de l'Avent par la commémoraison de la Parousie du Christ. C'est dire que pendant ce temps, notre regard se tourne vers les mystères es­chatologique, les mystères de l'avenir de ce monde, et plus particulièrement du retour du Christ. L'évangile d'aujourd'hui nous parle déjà de ce mystère.

Il y a plusieurs choses capitales dans ce texte de l'évangile qui nous est donné aujourd'hui. La pre­mière qui nous surprend peut-être, c'est de dire que le Royaume de Dieu et déjà au milieu de nous. Nous avons toujours tendance à penser au Royaume de Dieu, à l'éternité, à la béatitude et au retour du Christ qui sera le point de départ de ces temps derniers, nous avons toujours tendance à penser à cela comme à un futur, quelque chose qui arrivera plus tard. Un jour, le monde, d'une certaine manière trouvera sa fin, sa mort et passera dans une autre réalisation, ce monde de­viendra autre à travers cette venue du Christ, et ce sera les derniers temps.

Ce n'est pas faux, mais Jésus nous donne une précision capitale : ce Royaume de Dieu que nous attendons pour la fin du monde, pour plus tard, il est déjà là, il est déjà commencé. Ce serait une erreur de croire que nous vivons dans un temps, le temps d'au­jourd'hui, le temps actuel, le temps de la terre, le temps du présent, et puis qu'on passera dans un autre temps qui succédera au premier. En réalité, le Royaume de Dieu est déjà à l'œuvre dès maintenant, il est déjà commencé, il est déjà là. A travers notre temps d'aujourd'hui, c'est déjà les derniers temps qui sont présents. Exactement comme quand quelqu'un meurt, il ne passe pas de cette terre à un "ailleurs", mais quelque chose qui existait déjà au fond de sa vie terrestre, le plus profond, le plus essentiel, le plus radical de sa vie terrestre, ce qui était déjà présent, tout d'un coup s'épanouit et prend son essor, devient totalement lui-même. Un enfant dans le sein de sa mère, c'est déjà l'être vivant qui sortira du sein de sa mère, qui mènera une vie dans ce monde et le passage du sein de la mère à ce monde n'est pas le passage vers un autre monde, mais le passage d'un même être d'une situation préparatoire à l'épanouissement de ce que cette situation contenait en elle-même.

Il en va de même dans ce monde, dans notre vie présente. Nous sommes comme en gestation, c'est saint Paul qui emploie ce mot, disant que l'univers est en voie d'enfantement. Nous sommes en train d'être enfantés, à une vie, la vraie vie qui existe au fond de nous-même, qui est déjà présente, peut-être plus ou moins imperceptible, mais est déjà à l'œuvre. C'est cette vie qui à travers ce que nous appelons notre mort va s'épanouir comme la vie de la terre pour un enfant s'épanouit à travers l'événement de sa naissance, lors de la sortie du sein de sa mère.

Ce qui est vrai donc pour chacun d'entre nous par ce que nous appelons notre mort, est vrai du monde à travers sa propre mort. Il y a déjà dans le monde le Royaume de Dieu caché, présent, agissant, et c'est ce Royaume de Dieu déjà là qui va progressi­vement à un moment donné s'épanouir. En effet, dire que le Royaume de Dieu est déjà là, qu'il est déjà commencé, qu'il est à l'œuvre, que la vie éternelle est déjà frémissante au fond de nous-mêmes, ce n'est pas dire qu'il n'y aura pas un événement de la fin du monde, les deux choses ne sont pas nécessairement contradictoires. C'est dire que nous ne devons pas avoir l'obsession d'un après et d'un passage plus ou moins tragique qu'on appelle la fin du monde et qu'on appelle pour chacun d'entre nous notre mort, que nous ne devons pas être obsédés par ce seuil comme si tout allait commencer différemment, mais que nous de­vons surtout être attentifs aux prémices de ce Royaume, aux prémices de cette vie éternelle, à cette réalité déjà là qui au fond de nous-mêmes œuvre, si nous y sommes attentifs.

En effet, ce que Jésus nous propose c'est d'avoir le regard fixé sur ce frémissement vital de l'Esprit saint au fond de nous-mêmes, au fond de no­tre cœur, cet Esprit saint qui nous est donné par le baptême et qui est déjà l'inauguration de la vie éter­nelle. Notre vie éternelle ne surgira pas de nulle part, elle est déjà commencée en nous, et c'est précisément dans la mesure où nous sommes attentifs à cette vraie vie, où nous la discernons, où nous la cultivons, où nous laissons cet Esprit qui en est la source, nous imprégner de plus en plus profondément, c'est dans cette mesure que la vie éternelle pourra nous emporter et nous prendre totalement dans sa béatitude et sa lumière.

Jésus précise encore que cette venue du Fils de l'Homme déjà là, déjà à l'œuvre, ce passage dans un monde autre, se produira comme l'éclair. Non pas que nous puissions en préparer d'une manière ou d'une autre la venue, mais nous serons saisis. Et Il prend en exemple le déluge au temps de Noé, la des­truction de Sodome au temps de Lot. Ceci ne contre­dit pas ce que je viens de dire, et cela ne veut pas dire que nous ne devons pas préparer ce Royaume en y étant attentif puisqu'il est déjà en nous, mais que nous ne sommes pas les maîtres de ce Royaume. Cette ré­alité surgie au fond de nous-mêmes nous dépasse, elle ne dépend pas de nos efforts, même si ceux-là sont nécessaires, même s'il est nécessaire que nous y soyons attentifs et actifs. Ce n'est pas nous qui faisons la vie éternelle, ce n'est pas nous qui créons la béati­tude, nous la recevons. Dieu nous la donne, et Il nous la donne d'une manière inattendue qui dépassera tou­tes nos attentes, qui dépassera touts nos imaginations et nos conceptions, comme l'éclair qui traverse le ciel.

C'est cela notre situation dans cette vie. Nous sommes, nous devons êtres attentifs à la naissance en nous de la vie éternelle, tout en sachant qu'elle n'est pas en notre pouvoir, qu'elle va nous prendre et nous surprendre, qu'elle va dépasser notre attente et qu'elle sera inattendue, qu'elle sera infiniment autre et infi­niment plus grande, plus belle et plus profonde que tout ce que nous pouvons imaginer, même si nous devons par tout notre être, être tendus vers sa venue.

 

 

AMEN