TOUT ATTENDRE DE DIEU … ET DES AUTRES !

Ap 2, 18-29 ; Lc 16, 19-31

(31 octobre 2003)

Homélie du Frère Yves HABERT

 

L

a parabole est claire, celle du riche et du pauvre Lazare, nous la connaissons bien, tout est traité avec de grands axes bien carrés, bien nets, tout est clair et correctement dessiné comme dans les tableaux de Gauguin, où l'ombre est marquée très fort. Il y a Lazare le pauvre, couvert d'ulcères, comme une sorte de Job sur son tas d'ordures, Lazare qui mendie et le riche qui fait bonne chère, qui s'habille de lin fin. Tout est clair, et tout se distingue bien. Si on résume, si l'on essaie de comprendre un peu la relation qui peut exister, c'est qu'il y en a un qui a besoin de l'autre pour vivre, et un qui n'a pas besoin de l'autre pour vivre. Le mendiant a besoin du riche pour grappiller une pièce ou l'autre pour pouvoir manger, tandis que le riche n'a absolument pas besoin du mendiant.

Dans nos vies, même si nous ne faisons brillante chère tous les jours, si nous ne sommes pas vêtus de lin fin, dans nos vies, c'est bien souvent un peu la même chose, c'est-à-dire qu'on n'accepte pas, on n'accepte difficilement de dépendre d'un autre, d'avoir besoin d'un autre. On accepte de dépendre de personne qui nous rendent des services, mais dépendre gratuitement d'un autre, même s'il ne peut par lui-même rien nous apporter, c'est tout l'enjeu de la parabole du riche et du pauvre Lazare. Nous sommes bien souvent comme des sauvages et nous préférons nous débrouiller tout seul, vivre an autarcie, vivre dans cette manière que nous avons eu d'organiser notre vie pour que surtout, l'autre ne puisse ou n'aie rien à nous apporter. Et nous sommes un peu dans une attitude spirituelle qui ressemble à celle du riche de la parabole.

Parfois même cela se couvre d'un aspect de pauvreté, c'est-à-dire que par esprit de pauvreté, je veux me débrouiller tout seul, je ne veux avoir affaire à personne, je ne veux pas que quelqu'un me donne quoique ce soit, parce que je préfère même mourir que de mendier, que de dépendre de quelqu'un pour quelque chose. On préfère vivre surtout sans voir rien du tout à demander. A la limite, qu'on me demande quelque chose, je l'envisage assez bien, mais que moi j'aie quelque chose à demander à l'autre, je ne l'envisage pas du tout. C'est comme une sorte tout d'un coup, de tour qui s'édifie, je veux bien avoir la condescendance de me pencher sur quelqu'un qui a besoin de moi, mais que moi je puisse m'abaisser suffisamment pour avoir besoin d'un autre, ça, c'est impossible, c'est terrible comme affaire ! Certaines personnes refuseraient de toucher même de l'argent, parce qu'il ne faudrait surtout pas avoir après à dépendre de quelqu'un.

C'est vrai que cela touche à cet esprit de pauvreté, toute peine mérite salaire, quelqu'un qui a travaillé doit nécessairement recevoir son salaire, il ne faut pas non plus tenter Dieu et prétexter de ne rien avoir pour que l'on nous doive tout, mais je crois que, profondément, l'esprit de pauvreté n'est pas détruit en aimant les belles choses, en aimant le luxe ou en aimant la bonne chère, c'est plutôt une atteinte à la tempérance. Mais l'esprit de pauvreté, c'est vraiment accepter de dépendre des autres. C'est pour cela que la béatitude des pauvres dans tout le ciel qu'on va contempler demain, la béatitude des pauvres en esprit, c'est aussi une manière d'accepter de dépendre des autres, je ne ferai pas mon ciel tout seul, c'est Dieu qui me donne le ciel, qui me donne la grâce, c'est par les autres que je vais au ciel et que je reçois la grâce.

Dans le domaine de la vie spirituelle, cette béatitude des pauvres est profondément la béatitude des saints, parce que n'ayant rien, j'attends tout des autres, tout de Dieu n'ayant rien, j'évite de m'enfermer dans ma tour d'ivoire, et je peux ainsi poursuivre cette grâce que Dieu me tend. Demandons en cette veille de Toussaint de profiter pleinement de cette parabole pour que nous acceptions nos aussi à notre manière de dépendre des autres pour mieux aussi dépendre de Dieu dans cette attitude des petits pauvres qui attendent tout.

 

AMEN