THÉSAURISER POUR LE ROYAUME

Za 8, 9-15 ; Lc 12, 13-21

(9 octobre 2003)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

L

a vie d'un homme n'est pas assurée par ses biens. Dans ce texte d'évangile bien connu, on pourrait dire que nous trouvons là un petit manuel du bon usage de la prospérité. Contrairement à ce que l'on a parfois dit, la Galilée du temps de Jésus n'est pas du tout un pays pauvre, c'est en fait un pays en pleine expansion. La Galilée de l'époque vit une période économique qui pourrait être comparée à la mondialisation aujourd'hui, c'est-à-dire, c'est l'intégration de qui était autrefois une petite culture de paysans locaux avec petite propriété, petits moyens, et souci de se défendre tout seul, et l'on est en train de passer depuis déjà une bonne trentaine d'années, une génération, à une économie de grands domaines, économie de stockage, de prévision, économie marchande parce que tout ce qu'on récolte en Galilée, que ce soient les oliviers ou les céréales, peuvent être mis sur le marché international.

C'est donc ce spectacle-là que Jésus avait sous les yeux, et vous remarquerez qu'Il ne condamne pas comme telle la prospérité économique et commerciale. Ce qu'Il condamne, c'est le but ou la finalité qu'on lui donne : thésauriser pour soi au lieu de thésauriser pour le Royaume de Dieu.

C'est très intéressant, car lorsque l'homme thésaurise sur soi, dans la manière dont Jésus nous le présente, il thésaurise en faisant des stocks pour bloquer le temps, pour arrêter et faire face à tout imprévu. C'est quand même un peu ce que l'on retrouve aujourd'hui, d'une autre manière évidemment, avec le système en poupées russes des assurances, et des réassurances. C'est-à-dire que la seule inconnue c'est le temps et l'histoire, et l'on utilise les moyens financiers, en l'occurrence ici l'abondance des biens, les richesses accumulées, pour faire face, on pourrait dire, pour sortir de l'histoire de ses aléas et de ses imprévus.

Et précisément, c'est ce que Jésus rappelle : il n'y a pas de moyens de se prémunir contre ce qui arrive, il n'y a pas de moyens de se prémunir contre l'histoire. A vouloir faire le jeu de l'opposition ou de la neutralisation de l'imprévu du temps par la puissance de l'argent, on est toujours perdant.

C'est donc à la fois une leçon humaine, j'allais dire presque très humaine, et spirituelle. Humaine parce que cela pose la question fondamentale de nos sociétés aujourd'hui : quand nous nous désignons nous-mêmes par des sociétés d'abondance, on est au cœur de la parabole, et l'on n'y est pas nécessairement pas du bon côté. C'est la première question : comment gérons-nous simplement matériellement ? Est-ce que nous thésaurisons pour nous-mêmes, individuellement ou collectivement, et le sens de cette thésaurisation ? N'est-ce pas précisément au moment où l'on décuple les efforts pour accumuler, qu'à ce moment-là, l'histoire prend tout à coup des tournures et des tournants tout à fait imprévisibles, et beaucoup plus dangereux que ce qu'on avait pu imaginer ?

Et la seconde, c'est la leçon spirituelle : thésauriser pour le Royaume, qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire entrer dans le système de l'autonomie du Royaume. Et le Royaume, qu'est-ce que c'est ? C'est Dieu qui donne le blé aux riches, c'est Dieu qui fait qu'il y a la prospérité. C'est encore ce qu'on entendait dans le livre de Zacharie tout à l'heure, Dieu est la source de toute bénédiction, et donc aussi de cette bénédiction d'être dans la prospérité dans certains cas. Mais, si nous-mêmes, spirituellement, nous bloquons le circuit au moment où Il lance à travers la prospérité et la richesse qu'il donne à l'homme, si nous bloquons le circuit de l'échange et du partage, alors là, spirituellement, nous cassons le projet de Dieu sur le monde, la société humaine, sur le salut, et sur l'Église.

Frères et sœurs, il faudrait que ce texte, nous puissions le lire à la fois très littéralement, au sens ou cela pose la question de savoir la manière dont nous gérons aujourd'hui. Est-ce que nous avons du point de vue humain une spiritualité du compte en banque, maintenant, c'est mieux que le carnet de caisse d'épargne ? Cela nous pose l'autre question, du point de vue spirituel, c'est qu'il y a aussi des gens qui, spirituellement vivent leur vie spirituelle comme une thésaurisation pour eux-mêmes. C'est un luxe supplémentaire, et au lieu que ces réalités spirituelles que Dieu nous partage deviennent l'objet d'un partage dans un circuit commun d'échanges et de relations entre les frères, nous avons tendance à l'arrêter et à le bloquer pour notre seul usage.

Que ce texte réveille dans notre cœur le sens véritable que Jésus voulait éveille dans l'esprit de ses auditeurs : à savoir ne pas nous laisser obnubiler par le désir de nous assurer dans nos richesses quelles qu'elles soient, mais au contraire de prendre le risque que ces richesses nous ouvrent plus complètement au dessein de Dieu sur le monde et sur chacun d'entre nous.

 

 

AMEN