L'EMPATHIE

Col 3, 9 b-15 ; Lc 4, 14-30

(11 septembre 2003)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

E

n écoutant cette Parole avec vous, me venait cette idée peut-être incongrue, de trouver que le rapport dans cette lecture entre le Christ et la population de Nazareth a quelque chose d'approchant de la relation qui peut exister dans un couple entre mari et femme, où au bout d'un moment, on a envie d'expulser l'autre parce qu'en fait, il ne m'apporte plus rien, je crois le connaître, et par conséquent, il ne peut plus rien m'apporter. Tu es le fils de Joseph, soit dit en passant, donc, tu ne nous apprendras rien de nouveau, autant que tu t'en ailles, tu n'as pas celui que nous attendons. Entre nous, nous avons tendance à cataloguer un peu rapidement l'autre, en disant, tu n'as plus rien à nous faire connaître, nous savons qui tu es, nous le savons même mieux que toi.

Si je pense à cela c'est parce que souvent le rapport de l'Écriture quand on essaie de l'aborder dans une préparation au mariage pose souvent problème. Les textes dont les futurs mariés ont friands seront des textes très généraux de saint Paul, où l'on dit comme dans la première lecture, qu'il faut être gentil, se pardonner, ou encore des textes hors Bible, du style "le Prophète", etc … Le problème c'est que nous sommes friands de nouveauté, parce que la nouveauté est encore loin, il y a une sorte de lieu, un peu comme dans l'idolâtrie, de pouvoir regarder avec envie une nouvelle idée, un nouveau texte, une nouvelle personne, en nous disant qu'il va peut-être nous apporter quelque chose. Le problème se présente dans l'évangile : les gens viennent écouter Jésus, parce que les rumeurs ont dit qu'Il arrivait, et à quoi se rapportent ces rumeurs ? Elles se rapportent à ce qu'une parole est descendue au moment de son baptême, que toute la création l'a servi dans la désert, qu'Il fait des miracles et soigne les gens. C'est cela qui attire les gens de Nazareth. Ils espèrent qu'Il va faire la même chose.

Toujours dans ce rapport du texte : va-t-Il m'apporter quelque chose ? C'est pour cela que les fiancés préfèrent des textes plus éthiques plus moralisants. Tous les autres textes qui sont liés à une histoire on ne sait pas quoi en faire. Les histoires de Jésus, de l'Ancien Testament, Rebecca et compagnie, qu'est-ce que cela peut nous apporter ? Le problème principal dans la lecture de l'évangile, c'est que nous ne le lisons pas assez comme un roman. Je voudrais reprendre le mot qui me semble très important, mot utilisé par Henri-Irénée Maroux, qui est un grand historien, il parlait de "l'empathie". Nous ne savons pas assez lire l'évangile avec empathie. Nous ne savons pas assez lire le visage et l'histoire des autres avec empathie. Mais qu'est-ce que l'empathie ? C'est découvrir que ce que vit l'autre, que ce qui est raconté dans cette histoire ne m'est pas inconnu, que cela fait partie profondément de ma vie et que moi aussi j'ai cette expérience de l'amour, du doute, du salut, de la souffrance. En fait, l'empathie est véritablement le lieu de rencontre entre deux personnes et le lieu de rencontre entre l'évangile et le chrétien.

A partir de ce moment où les juifs qui écoutaient Jésus auraient eu un peu d'empathie, à la place de se dire : ah ! mais nous savons qui tu es, en substance, tu n'as rien à nous raconter de neuf, et tu ne vaux pas plus que nous, parce que tu es homme et donc, tu es aussi pécheur que nous, s'ils avaient eu un tant soit peu d'empathie, ils sauraient au contraire découvert combien le texte que Jésus lisait, faisait non seulement écho dans le visage de cet homme Jésus, mais aussi dans leur propre cœur. Cette empathie est à la fois au cœur du Christ, et au cœur de la manière dont nous devrions lire le visage des autres, mais aussi au cœur de cet évangile de saint Luc que nous allons commencer à lire pour une série de plusieurs semaines. C'est l'inauguration de l'évangile selon saint Luc, dans lequel profondément, est en action, l'Esprit Saint. Là aussi, je crois que cette empathie a pour moteur l'Esprit Saint, et comment Il peut nous aider à découvrir et à faire incarner toute histoire, tout phrase, tout mot, dans le cœur et dans le visage de celui qui est en face de moi.

Frères et sœurs, en conclusion, pour revenir à cette célébration qui est un peu sous le signe du onze septembre, du terrorisme, de la guerre et de la haine de l'autre qui est différent, nous aurions à découvrir que rencontrer l'autre, c'est un risque, mais c'est un risque qui devrait nous faire découvrir justement la solidarité et l'amour, la fraternité entre les hommes. Je crois que l'empathie, le christianisme, contrairement à ce que certains pensent n'est pas du tout une faiblesse, comme si on n'était pas assez "matchos", mais au contraire, le christianisme, la faiblesse est la manière dont Dieu vient se donner à nous, tout petit entre nos mains, ce christianisme nous montre que la relation que nous avons avec Dieu n'est pas une relation lointaine, avec uniquement un tout-autre, mais au contraire avec quelqu'un qui vient nous chercher pour nous épouser. Peut-être aurions à redécouvrir aujourd'hui notre relation avec Dieu sous le thème des épousailles, de l'empathie entre nous et Dieu.

 

AMEN