ÉLOGE DE LA FILOUTERIE !

Ap 2, 18-29 ; Lc 16, 1-9

(29 octobre 2002)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

A

propos de ce texte bien connu qu'on pourrait appeler l'éloge d'un filou, je voudrais sim­plement vous proposer deux petites ré­flexions un peu indépendantes l'une de l'autre.

La première, c'est le fait qu'il est très étonnant que dans le Nouveau Testament, Jésus ait une posi­tion, toutes proportions gardées évidemment, si éton­namment moderne vis-à-vis des problèmes de l'éco­nomie. En effet, vous remarquerez en lisant non seu­lement cette parabole, mais la plupart des paraboles, qu'il est question de prêter de l'argent, de faire de l'ar­gent, de se faire des copains avec des pots de vin, toutes pratiques qui n'ont rien de traditionnel dans les Écritures et la Loi de Moïse. C'est une chose sur la­quelle aujourd'hui, un certain nombre de chercheurs attirent l'attention, la manière de parler, de prêcher, de Jésus, n'est pas du tout une manière réactionnaire. On est en Galilée au premier siècle, et c'est, là aussi toute transposition étant sauvegardée, le premier grand phénomène de mondialisation. C'est l'économie mon­diale de la Méditerranée qui s'impose dans cette Ga­lilée qui était plutôt conservatrice, agricole et petit propriétaire. Il est sans arrêt question de grands pro­priétaires avec des intendants, avec des sommes pla­cées, etc … Donc, je trouve que cela pose quand même un petit problème. Aujourd'hui, il est de bon ton de condamner et le monde moderne avec son éco­nomie, les actionnaires, les banques, oui d'accord, il y a des excès, mais il y a une chose qui me trouble tout le temps, c'est que jésus a pris même les excès pour dire que finalement les gens se débrouillaient pas mal. Cela mérite de transformer un peu notre regard sur le monde actuel et sur sa dimension économique.

La deuxième chose, c'est que cette parabole pus précisément, me fait toujours penser au bon lar­ron. Vous savez que le bon larron n'a été bon que pendant quelques minutes, puisque auparavant, préci­sément, il était un larron, c'est-à-dire que c'était aussi un filou. D'une certaine manière, il porte un faux nom, d'abord, on demande à voir des bons larrons, cela ne court pas les rues, et ensuite il ne l'a été vrai­ment que in extremis. C'est un peu le même réflexe que le mauvais intendant, dont on dit d'ailleurs qu'il est mauvais. Pourquoi ? C'est saint Jean Chrysostome qui explique cela : il dit, qu'est-ce que c'est qu'un lar­ron ? c'est quelqu'un qui fait des vols. Comprends bien, sur la croix, il a aussi volé son salut. Il a été voleur avant, il s'est converti, et il a été voleur après : il a volé le Royaume. Le premier qui est entré dans le Royaume, y est entré vraiment comme un larron, mais cette fois-ci au lieu de voler les copains, il a volé Dieu. C'est cela la prouesse du bon larron.

Je crois que cela explique rétrospectivement l'histoire de l'intendant infidèle. C'est très curieux, cet intendant ne change pas de comportement. Il faisait déjà des fausses factures, et il continue à en faire, dès qu'il sait qu'il a reçu son bulletin pour l'ANPE. En fait, il ne change pas les pratiques, il ne change pas les coutumes, et cependant, le maître lui dit : écoute, tu m'as roulé, mais tu ne t'es pas mal débrouillé.

Cela ne veut pas dire que Jésus encourage la malhonnêteté généralisée, il suffit de lire trois ency­cliques pour s'en rendre compte. Mais cela veut dire que Dieu a beaucoup plus de libéralité que nous-mê­mes n'avons tendance à en avoir lorsqu'il s'agit d'ap­pliquer la justice. Au fond, Dieu est ce Maître qui possède des trésors, et qui les partage. Il sait que nous en usons mal, mais Il se dit : après tout dans la mesure où c'est profitable pour eux et pour les autres, j'y vais de ma libéralité et de ma générosité. Là aussi, cela peut nous aider à changer un peu notre regard : qu'est-ce qui est le plus important, est-ce que c'est vérita­blement une sorte d'observance extrêmement précise et un peu scrupuleuse ? Ou bien, est-ce que même si à certains moments cela n'est pas tout à fait clean, est-ce que ce n'est pas une profonde générosité avec les trésors de la miséricorde et de la bonté de Dieu ?

 

AMEN