MAINTENANT !
Rm 15, 1-6 ; Lc 6, 20-26
(24 septembre 2002)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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utant on est à l'aise lorsqu'on lit les béatitudes de saint Matthieu, ces huit béatitudes qui s'adressent aux pauvres, à ceux qui ont faim, à ceux qui ont soif de la justice, à ceux qui pleurent, et qui annoncent ainsi le Royaume de Dieu, autant on est un peu gêné par la version que donne saint Luc. En effet, vous l'avez remarqué, au lieu d'être simplement une succession de huit béatitudes, c'est quatre béatitudes, et on donne habituellement comme sous-titre, même si ce n'est pas dit tel quel, des malédictions aux quatre suivantes. Les deux ensembles sont traités exactement en diptyque, c'est-à-dire qu'à chacune des béatitudes, correspond une malédiction.
Evidemment, quand on lit ce texte au premier degré, on a l'impression que l'évangile de Luc rentre à plein dans le jeu de ce que plus tard, Nietzsche appellerait la religion du ressentiment. Vous savez que ce philosophe du dix-neuvième siècle, a eu un père pasteur, mais qui n'a jamais avalé le message évangélique, parce que la manière dont on l'interprétait l'a révolté tout de suite, ce philosophe donc, pensait que c'était une manière d'exister qui consistait à se dire : je suis malheureux maintenant, mais après cela ira mieux, tandis que les autres sont heureux, mais ils vont voir ce qu'ils vont voir ! Par conséquent, le ressentiment, c'est l'attitude la plus basse, la plus vile qui se puisse imaginer, cette attitude qui consiste à calculer, à miser, à faire des misères ou des souffrances de tout ce qui dans le présent est difficile à vivre, une sorte de gage, de bon point, en prise sur la justice de Dieu qui ensuite devrait compenser le bien et le bonheur pour ceux qui en ont bavé, le mal et le malheur pour ceux qui se la sont coulé douce.
Si évidemment, le message évangélique se réduisait à cela, je crois que ce serait assez ignoble et que même si on a gardé encore de façon courante dans des expressions populaires : "ça il ne l'emportera pas en paradis", ce qui veut bien dire ce que cela veut dire, cette manière de penser est absolument inacceptable. Si l'attitude religieuse c'est cela, c'est absolument ignoble, il faut bien le dire, c'est ignoble. Le ressentiment, Nietzsche, de ce point de vue-là n'avait pas vu tout à fait à côté du sujet, car de fait, combien de gens croient encore que les religions sont l'élément compensateur des malheurs de la vie. Evidemment, c'est inhumain, c'est infra-humain. C'est précisément ce qui révoltait Nietzsche, qui devrait aussi nous révolter et ne mérite que le mépris.
C'est très beau de dire que la religion n'est pas du ressentiment, mais cela ne sort pas du texte. Mais alors, qu'est-ce que Luc a voulu dire ? Je pense que ce texte veut nous dire beaucoup de choses, mais je voudrais simplement attirer votre attention sur une seule chose qui n'est pas toujours suffisamment soulignée. Le mot qui revient le plus fréquemment dans ce texte et qui est commun aux deux panneaux du diptyque, c'est "maintenant". Il y a la béatitude, "heureux… heureux… heureux…", les malédictions, "malheur à vous… malheur à vous…malheur à vous…", mais le mot qui fait le lien c'est "maintenant". Voilà ce qui est intéressant : le fait que Luc nous donne une version de ces béatitudes basée sur le "maintenant". Qu'est-ce que cela veut dire dans la prédication de Jésus ? Qu'est-ce que cela veut dire dans l'annonce du Royaume ? C'est le "maintenant" qui ouvre ou qui ferme le cœur de l'homme à la venue du Royaume. Jésus ne veut pas dire : plus vous en bavez, plus cela ira mieux après, ou plus vous êtes heureux maintenant, plus vous serez malheureux après. Mais, Il veut dire : dans l'attitude que vous avez maintenant, soit le cœur suffisant, soit le cœur pauvre et démuni, soit le cœur qui pleure ou le cœur qui est complètement dans le mépris, l'orgueil et la dérision des autres, dans le "maintenant" se joue votre relation au Royaume de Dieu. C'est une vision extrêmement belle et profonde, ce n'est pas que Jésus veuille dire : attention, il y a "maintenant" et "après", qui seraient réunis uniquement par un système de compensation, mais le "maintenant" est déjà l'ouverture à l'avenir, l'ouverture au Royaume. C'est l'inverse du ressentiment, ce n'est pas le système de la punition, mais c'est au contraire le système de la continuité. Dans le "maintenant" de ce que nous vivons, nous ouvrons ou nous fermons notre cœur au Royaume. Effectivement, si le "maintenant" nous aide à ouvrir notre cœur au Royaume, alors on est bienheureux ! Si le "maintenant" ferme notre cœur au Royaume, alors on est les plus malheureux de tous les hommes.
Je pense que c'est cela qui est proposé à notre méditation, et que le Christ a apporté de nouveau. Les prophètes annonçaient le Royaume comme "à venir", mais quand le Christ prêche les béatitudes, Il dit "maintenant".
Que la relecture de ce texte nous aide d'une part, à nous débarrasser de ces vieux schémas qui sont quand même un peu discutables, et à retrouver ce "maintenant" que nous vivons chaque jour comme ouverture de notre cœur, comme appel à cette ouverture au Royaume de Dieu.
AMEN