LA QUESTION ESSENTIELLE

1 M 9, 14-22 ; Lc 20, 1-8

(31 octobre 2001)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

A

pparemment, l'attitude des autorités est plutôt empreinte de bienveillance, lorsque on interroge Jésus qui prêche dans la cour du Temple, en Lui demandant par quelle autorité Il fait cela, non seulement les autorités juives usent de leur droit le plus strict, c'est-à-dire de ne pas laisser ensei­gner n'importe qui que l'esplanade du Temple, mais en même temps, cela peut être interprété comme une demande manifestant de l'intérêt pour la personne et l'enseignement de Jésus. Cela peut être même légère­ment mondain, un peu comme un frère qui était un jour invité à un repas chez des gens, c'était assez mondain, et la maîtresse de maison au début du repas, pour mettre le frère à l'aise lui dit : "Mon père, parlez-nous du sacré" ! Evidemment, cela fait un peu froid dans le dos quand on y pense, mais même cette ques­tion des pharisiens, cela pourrait être : écoutez, par­lez-nous de votre enseignement, et dites-nous quelles sont les qualifications que vous avez pour dire ce que vous dites.

En réalité, Jésus n'est pas victime du piège, on voit très bien que cela n'est pas aussi bienveillant qu'il n'y paraît, mais la manière dont il réfute est très révé­latrice. Ce n'est pas une fin de non-recevoir, Il ne leur dit pas purement et simplement : cela ne vous regarde pas, j'ai suffisamment d'autorité pour enseigner et je n'ai pas besoin de vous ni de votre permission. En soi, Il aurait pu se le permettre, il y a même un certain nombre de passages de l'évangile où l'on a l'impres­sion que Jésus de Nazareth se l'est un peu permis, lorsqu'Il a vitupéré sur la manière dont les autorités enseignantes faussaient et déformaient la tradition des pères et des anciens, qu'ils tuaient les prophètes, ou qu'ils étaient maudits par Jésus, dans tous ces cas-là, on voit très bien que Jésus ne prend pas de gants. Ici, ce n'est pas le cas, mais Il révèle par la question, l'at­titude des autorités qui le questionnent. Il leur renvoie une autre question qui finalement, semble-t-il, pourrait avoir une réponse plus facile, plus aisée, mais qui les met encore plus dans l'embarras. Pourquoi ? Parce qu'au moment où Il leur renvoie la question Il leur dévoile que leur manière de s'intéresser à Lui comme leur manière de s'intéresser à Jean, relève uniquement du calcul et de la tactique. Ce que Jésus veut faire pressentir, c'est vraiment un enseignement, c'est que si on se pose des questions à son sujet, au sujet de son enseignement, cela ne peut pas être uniquement par un sorte de curiosité calculatrice. On ne peut pas aborder le mystère de Dieu, du salut, de l'Incarnation, si c'est simplement pour savoir comment vont réagir les autres en fonction de la question ou de la réponse.

Ici, dans cette manière dont Jésus retourne la question, c'est véritablement une interrogation qui est adressée à chacun d'entre nous. Nous sommes intéres­sés par le fait religieux, nous sommes intéressés par le christianisme, nous sommes même intéressés par la foi chrétienne, mais quelles sont les motivations pro­fondes qui se trouvent derrière cet intérêt ? De quelle manière abordons-nous le mystère de Dieu ? Est-ce que nous sommes en train, comme les pharisiens et les autorités du Temple de dire : si on répond ceci, la foule va réagir, si on répond cela, la foule réagira autrement ? Est-ce que nous traitons la question fon­damentale de notre foi, croire ou non, en fonction d'arguments, de raisons, ou de motifs qui sont étran­gers à la foi ? Cette page est redoutable, car elle invite à une sorte de purification de la foi, de notre attitude en face de Dieu : ni le Christ, ni la foi, ne peuvent en aucun cas être "manipulés".

C'est vrai que nous avons l'impression nous-mêmes d'être plus bienveillants que les pharisiens ou les autorités du Temple, il n'empêche que ce n'est pas une question de bienveillance ou d'intérêt, c'est une sorte de question de pureté, de loyauté vis-à-vis de la question de la foi. Et ce n'est pas si simple d'y parvenir, car chaque foi que nous nous interrogeons sur notre propre foi, nous ne pouvons pas couper en nous celui qui est intéressé à des tas de choses, à sa survie au jour le jour dans le monde des affaires quotidiennes, et d'autre part celui qui veut se mettre en présence du Christ. Et donc, ce que Jésus induit par cette question aux pharisiens, et qu'Il induit non seulement chez eux, mais aussi chez nous maintenant chez les disciples, c'est une sorte d'ascèse et de purification dans le mouvement même de notre foi. Ne pas mêler à notre foi ce qui ne relève pas d'elle, ne pas la conditionner par des questions qui nous intéressent nous, mais qui n'intéressent pas le fond même du problème, nous ramener à la question essentielle, celle que Jésus posait à ses disciples, et qu'Il est le seul à pouvoir poser : "Et vous, qui dites-vous que je suis ?"

 

 

AMEN