LA RÉVÉLATION DE DIEU PASSE PAR LA CROIX

1 M 1, 41-50 ; Lc 9, 18-29

(8 octobre 2001)

Homélie du Frère Yves HABERT

 

I

l y a comme un mouvement de vers l'intériorité la plus grande ou vers le lien le plus fort, pour les foules, pour l'opinion, pour les gens, pour ce que disent les médias, pour toutes ces images de Jésus qui traînent et toute cette récupération souvent que l'on a fait de Jésus. "Qui suis-je ?"

Ensuite, Jésus dit à ses apôtres : "Pour vous, qui suis-je ?" Et dans le passage qui suit exactement le texte que nous venons de lire, c'est le Père qui donne la réponse : "Tu es mon Fils Celui en qui j'ai mis tout mon amour". Il y a un chemin qui va vers la plus grande révélation, un chemin qui part de tout ce donné qui nous est livré, de Jésus qui appartient à tout le monde, de Jésus qui dépasse même les frontières de l'Église, de Jésus qui appartient à quelqu'un comme Léonard Cohen qui est un chanteur américain, un poète et qui disait que pour lui, le Christ était la per­sonne la plus importante au monde, et il le disait en revenant de cinq années passées dans un monastère au Tibet. C'est étonnant comment le Christ a pu parler à cet homme, à ce chanteur, et comment il pouvait dire à son retour de cinq années passées dans un ashram au Tibet, que le Christ était la personne la plus impor­tante au monde pour lui. Il y a un chemin qui va vers de plus en plus d'intériorité, de révélation, mais il y a un chemin où la croix est bien plantée, où le mystère de Pâques est bien là. Le chemin de la révélation de Jésus, le chemin de sa plus grande compréhension, qui est celui de son amour pour nous, passe forcément par la croix. Jésus ne veut pas seulement vivre cette croix sans nous en faire faire l'économie, mais Jésus veut que nous passions aussi dans ce chemin de révé­lation, par la croix. "Si quelqu'un veut me suivre, qu'il prenne sa croix et qu'il se renie lui-même". Nous sommes au cœur du message chrétien. Nous sommes installés au cœur du mystère du salut. "Si quelqu'un", c'est une invitation, une proposition, quelque chose qui va mettre en oeuvre toutes nos facultés, toute no­tre vie, qui va toucher toute notre vie. "Qu'Il se renie lui-même", on frémit tous. Dans une société de l'épa­nouissement, où l'on recherche l'épanouissement le plus intense, le plus vrai, le plus immédiat : qu'il se renie lui-même. Faut-il disparaître complètement ? Sûrement pas ! Cette phrase de Tagore me revient : "Laisse subsister ce peu de moi par lequel je puisse t'appeler mon tout". Se renier lui-même ce n'est pas disparaître, au contraire, mais c'est faire passer ce mystère de la mort et de la résurrection au cœur de notre vie. C'est surtout accepter d'entrer dans une di­mension plus oblative, plus ouverte. C'est aussi porter la croix des autres, porter notre propre croix, mais aussi la croix du monde. Le monde s'est comme ré­tréci, les nouvelles nous arrivent immédiatement, on apprend qu'un avion est rentré dans un autre avion, on apprend que la guerre est déclarée, on apprend que toutes les nations vont se mobiliser. Et là on voudrait porter aussi un peu la croix de toutes ces populations qui sont actuellement sous les bombes, toutes ces personnes qui sont opprimées, qui ont subi des trau­matismes. On voudrait prier plus et mieux, on vou­drait faire des efforts supplémentaires, et l'on sent que c'est vraiment difficile. Je crois que plus que jamais, nous avons besoin les uns des autres, plus que jamais notre prière doit se faire communautaire. Plus que jamais, nous avons à rentrer dans une dimension de communion. Peut-être que devant ces catastrophes, on aurait tendance à se replier, à vouloir inventer une sorte de prière un peu personnelle, au moins pour nous sauver nous-mêmes. Mais je crois que ce que le Seigneur nous invite à faire c'est au contraire de ren­trer dans une grande dimension de communion dans la prière.

Vous savez, c'est la dimension qu'ici on a voulu privilégier, sans exclure la prière personnelle. On le sait, l'église est fréquentée toute la journée, il suffit qu'elle soit ouverte, tout de suite, il y a des per­sonnes qui viennent prier, s'arrêter. Nous on a privilé­gié d'inscrire tout le mouvement du mystère pascal dans toute notre prière liturgique, aussi bien dans les Laudes, le matin, où l'on se rappelle dans la louange de la résurrection du Christ, où l'on se rappelle que le salut va venir et saisir toute l'humanité ; l'Eucharistie qui rassemble toute notre prière, qui en quelque sorte fait que notre prière devienne mystère pascal, que cette prière traverse toute notre communauté ; et puis les Vêpres, ce grand temps de l'intercession, ce temps où chacun devrait pouvoir venir avec tous les far­deaux, avec toutes ces informations, avec tout ce qui lui pèse, que chacun pourrait venir à ce temps de prière et déposer toutes ces intentions aux pieds du Seigneur, et les déposer en état de communion, au cœur d'une communauté qui prie. Puis, il y a le temps des vigiles, qui nous replonge aussi dans tout ce mystère du Salut, cet office où les lectures nous font approcher de ce mystère de Dieu qui se révèle.

Toutes ces catastrophes qui nous tombent dessus, mais souvent par personnes interposées car elles ne tombent pas directement sur nous, sont, je crois pour nous, une invitation à vivre cette commu­nion dans la prière, à nous soutenir les uns les autres, même dans notre manière de prier, à venir chercher au cœur d'une communauté paroissiale, comme une communauté monastique qui essaie vaille que vaille, tous les jours de maintenir cette dimension, de nous replonger au cœur du mystère pascal, de pouvoir peut-être en goûtant ce mystère pascal nous dire qu'au-delà de ces catastrophes il y a l'amour de Dieu qui est plus fort.

 

 

AMEN