JESUS L'AIMA
Célébration à Sainte Praxède
Ep 6, 10-18 ; Lc 18, 18-30
(23 juillet 2001)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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rères et sœurs, vous avez peut-être remarqué au début de cette rencontre de Jésus avec celui qu'on appelle le jeune homme riche, ce jeune homme dit : "Bon Maître, que faut-il faire pour avoir la vie éternelle ?" Et Jésus lui fait une réponse qui pourrait nous surprendre au premier abord : "Pourquoi m'appelles-tu bon ? Nul n'est bon que Dieu seul." Il semblerait donc à prendre les choses littéralement que Jésus refuse d'être appelé bon maître parce que Dieu seul est bon, et Jésus refuse de se voir attribuer cette qualité comme s'Il voulait éliminer le danger d'être assimilé à Dieu.
En réalité, les choses sont beaucoup plus complexes que cela. Il y a dans cette rencontre de Jésus avec le jeune homme riche comme deux temps. Dans un premier temps, le jeune homme vient consulter un maître, un rabbi, un spécialiste de la religion et de la Loi, et c'est de cette manière qu'il aborde Jésus : "Bon Maître". Et Jésus refuse en tant que spécialiste de la Loi, en tant que simplement un rabbi, un maître, de recevoir ce qualificatif de "bon" qui appartient à Dieu seul. Dans cette première étape de leur rencontre Jésus est abordé comme un maître au niveau de la Loi, et Il va donc répondre comme un maître au niveau de la Loi : "Que lis-tu dans la Loi, dans les commandements : ne commets pas l'adultère, ne portes pas de faux témoignage". Il renvoie donc le jeune homme riche au texte de la Loi puisque que c'est à ce plan-là que ce jeune homme se situe et qu'il interroge Jésus. Et à ce moment-là Jésus ne veut pas être qualifié de "bon", parce que la bonté n'est pas simplement l'excellence dans la connaissance de la Loi et des commandements, mais la bonté est quelque chose qui n'appartient qu'à Dieu seul et sous cet angle-là, Jésus ne peut pas que l'on qualifie de bon quelqu'un qui n'est qu'un connaisseur en matière de morale et de religion.
A ce moment-là commence la deuxième étape, le deuxième temps de la rencontre. Devant la réponse de Jésus qui le renvoie au texte de la Loi, le jeune homme Lui dit : "Tout cela je le fais depuis ma jeunesse". Nous lisons le texte de Luc, vous avez peut-être en mémoire le texte parallèle de Marc qui nous dit :"A ce moment-là, Jésus le regarda et l'aima". Non pas qu'Il ne l'ait pas aimé précédemment, devant cette réponse de ce jeune homme qui a déjà accompli les préceptes de la Loi, et qui cherche autre chose, qui cherche davantage et qui veut aller plus loin, Jésus l'aime d'un amour nouveau qui ne supprime pas l'amour premier, avec lequel il a reçu cet homme, mais Il l'aime d'un amour nouveau, d'une sorte de prédilection plus personnelle, puisque ce jeune homme ne se contente pas des préceptes de la Loi, ne se contente pas de la morale et veut aller plus loin. Et c'est là qu'on sent bien que nous franchissons un seuil. Comprenant que le jeune homme ne se situe pas seulement au niveau de la Loi puisqu'il est au courant, et qu'il s'est efforcé de l'accomplir et qu'il vient interroger Jésus, à ce moment-là Jésus va accepter d'entrer avec lui dans ce mystère de la bonté de Dieu. Il ne s'agit plus simplement de préceptes, il ne s'agit plus simplement de règle de vie, de commandements, mais il s'agit d'une chose qui va au-delà des commandements, au-delà de la Loi stricte et qui fait entrer en quelque sorte dans ce mystère de la bonté de Dieu. Le vocabulaire que le jeune homme utilisait en disant "bon maître", comme si cet adjectif pouvait être mis à toutes les sauces, n'a rien à voir avec la "bonté de Dieu" que Jésus va lui révéler. "Et là aussi, dit Jésus, Je suis spécialiste, là j'accepte d'être appelé bon parce que les secrets de Dieu, je vais te les révéler. Une chose te manque, une chose qui est bien au-delà des préceptes, abandonne tout, vends tout ce que tu as, vis dans la pauvreté". C'est la raison pour laquelle nous lisons cet évangile aujourd'hui en l'honneur de saint Cassien, mais il ne s'agit pas simplement de pauvreté, il s'agit de ce dépouillement radical dont l'évangile nous dit que celui qui a trouvé une perle, vend tout, que celui qui a découvert ce trésor abandonne tout pour chercher seulement le Royaume. "Va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres, tu auras ton trésor dans les cieux, dans le Royaume des cieux, puis viens et suis-Moi. Parce que là, tu découvres en Moi, non pas seulement ce spécialiste du savoir-vivre, non pas seulement un spécialiste de la morale à accomplir, mais tu découvres en Moi celui qui détiens le secret et le mystère de Dieu. Tout donner pour être près et viens, suis-Moi. Suis-Moi jusqu'à cet abandon de toutes choses, le Fils de l'Homme n'a pas de pierre où reposer la tête, suis-Moi jusqu'à la déréliction : Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m'as-tu abandonné ? Suis-Moi jusqu'à la croix, jusqu'à ce dénuement complet et alors là tu pourras entrer par la résurrection dans le mystère de la bonté de Dieu, ce mystère de Dieu qui n'est pas la démultiplication infinie de nos richesses de la terre, mais qui est tellement d'un autre ordre, tellement d'une autre dimension que c'est seulement en passant par le dépouillement de tous les biens dont nous avons l'habitude, que nous pouvons pressentir, découvrir, effleurer comme à tâtons ce mystère du Royaume qui est le mystère de Dieu. "Viens, suis-Moi! Suis-Moi sans savoir jusqu'où cela te conduira, Suis-moi jusqu'au bout, jusqu'au-delà des choses visibles, suis-Moi jusqu'au cœur de ce mystère de Dieu qui est Celui qui est Lui-même au cœur de ce don total et sans limites".
Voilà ce que Jésus propose à ce jeune homme riche, Il ne lui parle simplement d'un vœu de pauvreté, Il ne lui parle pas seulement d'un certain détachement des biens de la terre, Il lui parle d'un seuil à franchir, d'un dépassement radical qui seul peut nous faire entrer dans la Présence, dans l'intimité, dans le mystère de Dieu, parce que ce mystère de Dieu ne peut pas se compter au milieu des autres choses de la vie, il ne peut se découvrir qu'au-delà de tout le reste, quitte à nous le rendre au centuple, comme Jésus nous le dira tout à l'heure à Pierre : "Et nous qui t'avons suivi, qu'aurons-nous ? Ce sera la vie éternelle, et même aussi parfois le centuple en ce monde".
Même si tous les biens de l'univers nous sont rendus avec le Royaume, ce Royaume est d'abord autre chose, un dépaysement, une découverte, par laquelle nous nous laissons saisir, nous nous laissons prendre en lâchant tout ce qui nous retient, nous attache, tout ce qui d'une manière ou d'une autre empêche cette aspiration de Dieu de nous atteindre et de nous appeler jusqu'à Lui.
AMEN