PRÉPARER DÈS ICI-BAS NOTRE ÉTERNITÉ D'AMOUR

Ap 2, 18-29 ; Lc 16, 19-31

(31 octobre 2000)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

F

rères et sœurs, cette parabole au premier abord semble nous dire que l'opposition entre cette vie et la vie future, c'est que ceux qui ici-bas auront souffert comme Lazare la pauvreté, la faim, trouveront en équivalence le bonheur, tandis que ceux qui ici-bas ont été heureux seront dans l'au-delà privés de tout ce qu'ils ont possédé sur la terre. Ce serait une sorte de répartition équitable pour que tout le monde ait sa part, soit ici-bas, soit après, de bonheur et de malheur. Et d'autre part, cette parabole semble aussi nous dire que le riche est envoyé dans les tourments par une punition que Dieu lui inflige, et que le pauvre lui, est récompensé de ses malheurs, et qu'entre le ciel et l'enfer le lieu de tourments où se trouve le riche et le sein d'Abraham où se trouve Lazare aucune com­munication n'est possible parce que Dieu a établi un abîme infranchissable. Cette lecture est celle que nous pouvons faire à la surface du texte. Mais je pense que cette apparence de l'histoire qui nous est racontée cache quelque chose de beaucoup plus profond.

En fait, quel est le tort du riche ? Ce n'est pas d'avoir été heureux, ni d'avoir fait bonne chère, ni d'avoir mis des habits de pourpre et de lin, c'est de n'avoir prêté aucune attention à Lazare qui gisait à sa porte. Il était pourtant devant le portail même de sa propriété, tous les jours, le riche passait près de La­zare, et au fond, il ne l'a jamais vu, il ne s'est jamais occupé de ce pauvre malgré ses ulcères et sa dérélic­tion, il est passé indifférent. Ainsi, le riche a établi entre lui et Lazare un abîme d'indifférence. C'est lui qui a creusé cet abîme infranchissable, qui s'est élargi à mesure, car au lieu de regarder, d'être touché, au lieu d'aimer et d'aider ce pauvre, le riche a continué sa vie comme si rien n'était. L'abîme qui se retrouve dans le monde à venir n'est pas autre chose que la manifestation au grand jour de cet abîme secret que le riche a lui-même creusé entre Lazare et lui. Dieu n'établit pas cet abîme comme une sorte de punition qu'Il lui infligerait, il manifeste la réalité du cœur de ce riche et du cœur de Lazare. Le monde à venir n'est que l'épanouissement de ce qui s'est passé ici-bas. Si notre manque d'amour établit entre nous et nos frères, notre prochain, comme aime à le dire Jésus, et l'An­cien Testament avant Lui, si entre celui qui devrait être proche de nous, l'indifférence établit une dis­tance, qui va devenir un abîme, nous ne serons plus capables d'aimer par une sorte de coup de baguette magique qui restaurerait notre cœur que nous avons laissé se durcir et s'enfermer, s'entourer de solitude. Si notre cœur a perdu l'habitude d'aimer, peut-être ne l'a-t-il jamais connu, d'ailleurs, si notre cœur s'est comme rouillé et mis hors d'usage, la vie future manifestera ce qu'il en est de nous et de nos frères. Il n'y pas d'au­tre bonheur ici-bas et dans l'au-delà que d'aimer nos frères, de nous intéresser à eux, de découvrir ce qu'ils sont, de participer à leur vie et aux circonstances de cette vie, et donc d'une certaine manière de partager cette vie. Avant de partager ses richesses avec Lazare, il aurait fallu d'abord que le riche partage son intérêt, son regard, son amour, son attention, et cela, dès ici-bas aurait établi une communion entre lui et Lazare, et cette communion se serait épanouie dans le bonheur éternel, bonheur d'aimer comme Dieu aime. Si comme le riche, nous laissons notre cœur se durcir, s'isoler, il viendra un moment, c'est celui de notre mort, où nous ne serons plus capables de poser un acte d'amour, et donc, nous ne serons plus capables d'entrer dans le bonheur de Dieu, d'entrer dans le sein d'Abraham comme Lazare parce que nous ne saurons pas aimer, et donc nous ne pourrons pas trouver le seul bonheur qui existe.

Je crois, frères et sœurs, que cette parabole nous invite à comprendre la gravité de ce qui se passe durant notre vie ici-bas : la manière dont nous regar­dons, dont nous établissons ou non des liens entre nous et nos frères, est grosse de ce que sera notre éternité. C'est notre éternité qui se prépare. Si nous ne savons pas aimer, si nous ne savons pas nous intéres­ser à notre prochain, si nous ne savons pas faire de l'autre quelqu'un de proche, alors nous sommes en train de nous préparer à un avenir éternel de stérilité que les flammes dans lesquelles se dessèche ce riche symbolisent. Il est donc grand temps que nous ou­vrions les yeux, que nous soyons attentifs, accueil­lants, que nous nous tournions les uns vers les autres pour que nous apprenions dès maintenant ce qui sera notre vie éternelle : un don continuel de nous-mêmes aux autres, c'est-à-dire l'amour.

 

 

AMEN