LA VIE ÉTERNELLE EST DÉJÀ COMMENCÉE
Ap 14, 1-7 ; Lc 20, 27-40
(12 novembre 1994)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
|
C |
e qui est frappant dans cet évangile c'est la différence du langage employé par les Sadducéens et celui employé par Jésus. Les Sadducéens discutent autour d'un cas d'école en quelque sorte, d'une femme qui aurait eu sept maris. Et la question épinglée est celle de savoir avec lequel elle sera mariée au paradis. Jésus va répondre sur un autre plan en essayant d'ouvrir la perspective sur le Seigneur, son Père, et sur le Seigneur non pas de la mort mais de la vie.
Lorsque nous méditons sur la mort ou que nous y sommes confrontés nous-mêmes par le départ d'un proche, nous sommes tendus entre deux méditations possibles. La première est celle qui rend toute la vie vaine, qui nous montre que cette vie est vaine puisqu'elle est destinée à s'achever un jour et qui nous invite à nous détacher quelque peu des engagements de notre propre vie temporelle. L'autre est de considérer que la mort est inévitable, qu'elle peut être sournoise et ennemie de l'homme, mais qu'elle est finalement au terme de toute vie et que donc nous devons y passer et qu'il y a donc une autre dimension que nous pressentons à travers elle, mais que nous ne pouvons pas vraiment étreindre et qui nous échappe comme un mystère irritant et qui, pourtant, serait aussi le nôtre.
C'est un fait qu'il y a comme un défaut de perspective. Nous mesurons ce qu'est la vie humaine à travers notre vie terrestre et non pas à travers ce qu'est cette vie humaine. Nous mesurons notre propre vie non pas telle que Dieu l'a pensée, vie éternelle comprise, mais nous la considérons à partir de la temporalité dans laquelle nous sommes, notre naissance et notre mort. Il y a comme un défaut d'analyse puisque nous pensons d'abord notre vie humaine et ensuite, éventuellement, une vie en Dieu à travers ce passage de la mort, alors que nous n'envisageons jamais que nous sommes faits pour une vie éternelle qui est elle-même coupée par ce passage qui est la mort, ce qui nous permettrait de comprendre la mort non plus comme la fin de notre vie mais comme un moment privilégié, autant que notre naissance, dans l'ensemble de notre vie.
Ce qui est difficile à envisager et à comprendre, c'est l'emboîtement permanent qu'il y a entre l'éternel et le temporel, la vie divine et la vie humaine. Lorsque nous raisonnons, nous commençons toujours par découper, par séparer cette vie proprement humaine, comme s'il y avait une vie proprement humaine, et la vie que nous promet Dieu, vie qui commence ici-bas, nous le savons, mais qui se déploie surtout après la mort. C'est un défaut qui vient d'une peur et d'une espèce de myopie personnelle qui viserait à penser qu'il y a d'emblée une vie humaine à laquelle Dieu vient ajouter quelque chose. Ce serait oublier que notre vie telle qu'elle est, est déjà fruit de la grâce de Dieu, de la générosité divine et qu'il n'y a pas de vie humaine proprement dite étanche par rapport à Dieu et qui, un jour, devient moins étanche, dans laquelle Dieu rentre puisque nous le lui permettons. D'emblée tous les prémices de notre éternité sont inscrits, dès le premier moment de notre vie sur terre, dans notre vie humaine.
C'est là la différence de perspective qu'il y a entre le débat canonique en quelque sorte des Sadducéens qui discutent sur une femme et ses maris et la hauteur que Dieu veut proposer, à travers Jésus, à ceux qui discutent avec Lui, en proposant de dire : "Il est le Dieu de la vie, Il n'est pas le Dieu du passage de la vie à la mort." Comme souvent nous le pensons. Il est le Dieu de la vie dans son intégralité. Je pense que le chemin qui nous permet de retrouver cette hauteur de réflexion serait de retrouver une vraie crainte de Dieu. A force d'avoir "tutoyé" Notre Seigneur Jésus-Christ, nous nous sommes familiarisés avec une certaine proximité, d'ailleurs difficile à affirmer. En suivant sa trace dans l'évangile, jour après jour, nous avons tendance à le considérer un peu comme "nôtre". Et en le rendant quelque peu familier de notre vie quotidienne, nous lui avons enlevé cette hauteur, cette transcendance qui nous permet de considérer qu'Il est au-delà de la mort, au-delà de tout et qu'Il est maître et puissant par rapport aux déboires qui sont les nôtres, notre souffrance comme notre mort, et que nous avons à retrouver la crainte révérencielle de cette transcendance de Dieu qui traverse radicalement, éternellement tous nos déboires.
Finalement lorsque nous craignons mal Dieu, c'est que nous craignons qu'Il n'intervienne pas pour nous empêcher de souffrir, qu'Il ne soit pas assez attentionné ou assez puissant et que nous voulons donc prendre notre part d'autonomie pour tenter de régler par nous-mêmes les défauts de cette vie humaine. Alors que cultivant en nous la hauteur d'une véritable crainte au sens spirituel du terme qui est cette présence lumineuse, sécrète qui traverse toute chose, mais discrète, cette présence de Dieu qui n'est jamais absent d'aucun événement, nous cultivons en nous un consentement permanent à sa puissance, un consentement permanent à sa force, un consentement permanent à sa vie. Et à travers toutes les morts qui, avant la mort, nous touchent et nous abîment, à chaque fois que la mort nous atteint, nous avons en ces endroits-là à affirmer la puissance de la vie de Dieu, la puissance de la force de Dieu qui anéantira définitivement tous ces aspects mortels et surtout la mort finale.
Nous voulons contrebalancer notre propre peur de la mort, notre propre angoisse par rapport à la mort, par une affirmation. Elles ne sont pas à la même hauteur, elles ne sont pas dans le même langage. L'une relève d'une espèce de cuisine proprement humaine, l'autre relève de notre propre foi qui est un mouvement ascendant. Il faut retrouver ce mouvement ascendant qui est un mouvement apaisant pour nous-mêmes. Lorsque, indépendamment des événements, nous retrouvons la trace de Celui qui est au-delà de tout, qui est par-dessus tout, qui est le Dieu Tout-puissant, lorsque nous retrouvons sa trace et sa présence en nous, alors nous pouvons, à la hauteur qu'Il nous propose dans ce qu'Il est, comprendre qu'Il est vraiment le Maître de la vie et non pas simplement celui qui pourrait, éventuellement nous "arranger" une meilleure mort.
Pardonnez-moi cet exposé un peu difficile qui tente de redonner au débat de notre interrogation profonde par rapport à la mort sa véritable hauteur. Il est à la fois transcendant et imminent, Il traverse toute chose et Il n'est jamais étranger à notre vie, Il est familier et pourtant Il est Dieu. Et lorsque l'un d'entre nous a passé et qu'il est allé auprès de Celui qui n'est plus là et qui pourtant est toujours là, par le souvenir de cette personne et par sa vie d'aujourd'hui, nous avons accès à ce double aspect de Dieu, son étrangeté et sa familiarité, sa hauteur et son Incarnation. Le chrétien est celui qui essaie de nouer en lui, par exemple à travers l'eucharistie dans le pain et le vin, cette invitation à une destinée plus grande que celle que nous pouvons étreindre aujourd'hui et en même temps à une proximité extrêmement tendre et bienveillante que Dieu a pour chacun de nous à chaque instant.
Dieu a commencé à écrire notre vie éternelle aujourd'hui dans notre vie terrestre car déjà les terreaux temporel et éternel sont étroitement emboîtés, aussi étroitement que le seront dans un instant le corps et le sang du Christ dans le pain et le vin.
AMEN