LE JUGE INIQUE ET LA VEUVE IMPORTUNE

Ap 6, 1-8 ; Lc 18, 1-8

(3 novembre 1994)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

J

e voudrais attirer votre attention sur le fait que la situation à laquelle fait allusion Jésus est un peu le monde à l'envers. Le juge est fait pour rendre la justice. Le juge est fait pour garantir que les rela­tions entre les hommes sont vraiment justes et que, s'il y a injustice, sa fonction est de dire la justice, de dire ce qui appartient à chacune des parties plaignantes. Or ici, c'est le paradoxe : le juge lui-même est injuste. Ce qui veut dire que la situation est sans issue. Ce n'est même pas une affaire de corruption, c'est le juge lui-même qui est corrompu dans l'attitude même de rendre la justice, c'est donc de la corruption au second degré.

Or, et c'est là la pointe de la parabole, même dans une situation aussi pervertie, où les juges eux-mêmes ne savent plus ou ne veulent plus savoir ce qu'est la justice, finalement ils rendent quand même justice. Car la supplication de la veuve, sa pauvreté, son dénuement arrivent à vaincre ce qui est pourtant la plus grande injustice c'est-à-dire que les juges se moquent de la justice.

Evidemment Jésus en tire une conséquence. Il dit : si le monde, dans son péché, dans cette espèce de retournement total des données du problème, finit tout de même par respecter la demande justifiée de la veuve, et si le juge inique qui se moque de la justice arrive cependant à rendre presque malgré lui la justice à cette veuve, car il ne lui rend pas justice pour des motifs justes, il lui rend justice simplement pour être tranquille, Jésus dit : si donc, dans la création telle qu'elle va, si dans le malheur des temps, finalement l'insistance, la demande, l'obstination de la veuve arrive à vaincre l'injustice du juge, alors tirez-en les conclusions pour Dieu. Dieu ne se moque pas de la justice. Dieu entend le cri de ceux qui sont démunis, de ceux qui sont pauvres, de ceux à qui l'on a fait injustice. Et par conséquent Dieu entendra votre prière.

Mais Jésus ajoute aussitôt, il n'y a qu'une seule condition, c'est que vous demandiez. Parce qu'effectivement la justice de Dieu, pour qu'elle se manifeste, et c'est là l'inversion totale par rapport au juge inique, il faut qu'il y ait cette confiance absolue dans l'amour de Dieu. "Quand le Fils dé l'Homme viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ?" Et là en­core c'est assez paradoxal puisque la veuve elle-même avait eu confiance dans la justice. Quand elle allait "rompre les oreilles" au juge, c'est qu'elle pensait que ce juge, tout corrompu qu'il soit, pouvait quand même et devait lui rendre la justice.

Nous, vis-à-vis de Dieu, il faut que nous ayons à fortiori, une attitude encore plus confiante. Le cœur de la prière c'est la foi. Le cœur de la prière c'est de croire que l'on peut toucher le cœur de Dieu. Le cœur de la prière c'est de croire vraiment que nous avons accès à ce lieu le plus intime du mystère de Dieu qui est celui de sa miséricorde et de sa bonté. Ce n'est pas si facile, ce n'est pas si simple d'avoir un pressentiment et un entêtement aussi fin et aussi fort que celui de la veuve qui va demander justice. C'est très difficile pour nous de croire vraiment que notre prière touche le cœur même de Dieu. C'est cela la pointe de la parabole. Très souvent, dans la prière, nous sommes beaucoup plus préoccupés par le développement, par la réalisation de la prière en nous et notre prière n'est pas assez orientée vers le terme de la prière. Nous ne croyons pas assez que l'attitude même de la prière est la voie royale pour entrer au plus intime du cœur de Dieu. Et pourtant c'est cela.

C'est la raison pour laquelle les grands saints ont toujours été des grands priants. Non pas parce qu'ils y prenaient du plaisir ou parce qu'ils avaient des vertus contemplatives particulièrement élevées, chez certains ce n'était sûrement pas le cas, mais précisé­ment pour cette raison, parce qu'ils savaient que, par la réalité même de l'acte de prière, ils étaient mis di­rectement en contact avec la réalité la plus intime du mystère de Dieu. Ce geste humain de la prière, comme les supplications de la veuve qui va voir son juge, ce geste humain est capable de toucher le cœur de Dieu au plus profond de Lui-même.

 

AMEN