LA VENUE DU FILS DE L'HOMME

Ap 5, 1-10 ; Lc 17, 20-37

(31 octobre 1994)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

N

ous commençons à lire les textes eschatolo­giques de l'évangile. Le passage de saint Luc ne contredit pas la dimension cosmique de la fin du monde, de la fin des temps dont il nous est abondamment parlé dans l'évangile de saint Matthieu, mais il insiste sur un autre aspect de ces derniers temps, de ce Jugement, de ce retour du Christ, un aspect profondément mystérieux, secret. Il nous ré­pète cela à diverses reprises et de différentes maniè­res.

Tout d'abord la venue du Royaume de Dieu ne se laisse pas observer. Ne croyons pas qu'il y aura des manifestations qui nous permettrons de repérer cette venue du Royaume de Dieu. La venue du Royaume de Dieu est quelque chose s'infiniment mystérieux d'infiniment invisible, intérieur. Et Jésus le dit bien : "On ne pourra pas dire : il est ici, il est là. Voici que le Royaume de Dieu est au milieu de vous." C'est une des caractéristiques sur laquelle saint Luc insiste, l'intériorité du Royaume de Dieu qui est tout autre chose que des signes, des prodiges, des cataclysmes, même si par ailleurs il y aura aussi cela, et même si déjà nous voyons ces cataclysmes dans toutes ces guerres, ces déchirements et ces haines, cependant l'essentiel du Royaume de Dieu n'est pas dans ces manifestations grandioses visibles. Le Royaume de Dieu est au milieu de nous. Il est inté­rieur.

Et de la même façon, le Fils de l'Homme, on ne le verra pas revenir : "Si on vous dit : Il est là ! n'y allez pas car le Fils de l'Homme viendra comme un éclair." Ici saint Luc ne prend pas cette image dans sa dimension cosmique, comme si le Fils de l'Homme traversait le ciel à la manière de l'éclair, mais parce que cette venue du Fils de l'Homme sera tellement immédiate et soudaine que nous n'aurons pas le loisir de le voir arriver. Il sera là. D'ailleurs, le Fils de l'Homme est déjà là. Et c'est pourquoi Luc insiste ensuite sur le caractère imprévisible, soudain de l'événement.

Nous ne pourrons pas prévoir le moment de la fin des temps, le moment du retour du Christ, le mo­ment du Royaume. Nous ne pouvons ni le prévoir pour le monde, ni le prévoir pour chacun d'entre nous. "Ce sera comme au temps de Noé ou comme au temps de Lot", avant que le déluge n'arrive ou que la pluie de feu ne tombe sur Sodome, tout le monde croyait que c'était la vie normale. "On mangeait, on buvait, on achetait, on vendait, on se mariait" et puis tout d'un coup autre chose s'est fait jour. "Ainsi en sera-t-il de la venue du Fils de l'Homme." Ainsi en est-il dès maintenant car à travers ces affirmations que nous livre saint Luc, ce qui est de plus en plus certain c'est que cette venue du Fils de l'Homme n'est pas seule­ment pour plus tard, elle est déjà présente. Si nous ne pouvons pas discerner le moment, c'est parce que ce moment est tout le temps là. C'est bien ce que dit Jé­sus : "Le Royaume de Dieu est au milieu de vous."

Et il est tellement au milieu de nous qu'il vient mystérieusement nous séparer les uns des autres. "De deux personnes couchées sur le même lit, l'une sera prise et l'autre laissée, de deux femmes en train de moudre, l'une sera prise l'autre laissée." Le Royaume de Dieu va venir comme une sorte de fron­tière séparer les uns des autres, peut-être séparant notre propre être par son milieu, divisant en nous ce qui est tourné vers le Royaume et ce qui n'a pas de valeur pour ce Royaume. Il y a une sorte de frontière mystérieuse entre le Royaume et la partie caduque de notre monde, entre le Royaume qui est l'assomption de notre monde dans sa plénitude, dans sa significa­tion ultime, dans ce que nous ne pouvons pas imagi­ner que ce monde peut devenir, car le Royaume c'est notre monde transfigure, il y a une frontière mysté­rieuse entre ce qui, de notre monde, peut être transfi­guré et ce qui est du péché, ce qui est caduc, ce qui est mort déjà. Et en nous il y a des choses mortes, et en nous il y a une part de nous-même qui est déjà en voie de transfiguration, en voie de transformation.

Alors cet évangile nous invite à comprendre aujourd'hui que nous devons être attentifs, attentifs à cette présence grandissante du Royaume de Dieu, à cette venue déjà commencée du Christ au cœur de notre vie, à ce partage qui s'opère à l'intérieur de l'humanité, à l'intérieur de nous-mêmes, à cette trans­figuration qui est en cours, que nous ne comprenons pas, que nous ne voyons pas, parce qu'elle ne se voit pas mais pourtant elle est bien réelle. Il faut aiguiser le regard de notre cœur pour que, par-delà des appa­rences quelquefois banales il y a quelque chose déjà qui se produit, qui déchire ce que nous sommes, qui sépare le Royaume naissant de la mort qui ne cesse de tomber. Soyons attentifs à cette venue du Christ. De­mandons-Lui d'ouvrir nos yeux à cette venue afin que nous ne soyons pas étrangers, inattentifs quand le Christ vient en nous.

 

 

AMEN