L'ILLUSION DU CŒUR

Ap 2, 18-29 ; Lc 16, 1-9

(25 octobre 1994)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

M

alhonnête cet intendant l'est à plusieurs titres puisque non content d'avoir dilapidé les biens de son maître, il continue de le tromper en faisant tomber les dettes que doivent les débiteurs. Il ne s'agit pas de son propre bien mais du bien de son maître. Il tend par un détournement de factures (vous connaissez ce refrain, vous l'entendez souvent à l'heure actuelle) à réduire la dette des débi­teurs. Se faire des amis avec de l'argent, c'est une chose bien connue de notre monde, ancien ou nou­veau, puisque nous passons notre vie à attendre des gens des sommes plus ou moins importantes pour se faire des amis avec ce même argent.

Difficile donc de tirer une leçon tout à fait morale ou digne de la convenance dans cet évangile. Toutefois l'intendant qui a un attrait réel pour l'argent se dégage de la fascination qu'exerce sur lui l'argent, en l'utilisant non pas pour lui, pour son intérêt propre, pour en avoir davantage, mais pour être, auprès d'au­tres, bienvenu. Il y a dans la tête de l'intendant une sorte de renversement de la valeur de l'argent. Il a cessé de le manipuler pour en posséder davantage. Certes il continue à tromper son maître et les autres, mais non pas pour en avoir davantage, mais pour être à nouveau accueilli par d'autres. C'est peut-être là que se situe le cœur de cette parabole.

Lorsqu'il est coincé, face à l'injonction du maître, l'homme ne songerait pas tellement, manipu­lateur il est né, manipulateur il continue à être, mais cette manipulation il ne la retourne pas contre les autres, mais s'en sert pour s'en sortir.

Quand nous nous convertissons, nous avons souvent tendance à croire que nous allons nous re­nouveler de pied en cap, totalement, radicalement, et qu'un être nouveau va naître en nous. C'est une fuite bien connue et souvent il nous faut quelques mois, quelques années pour nous apercevoir que le même homme ou la même femme est là, et que ce qu'il ou elle était demeure.

Ce que cette parabole peut nous enseigner aujourd'hui, c'est que nos talents ou nos défauts peu­vent nous servir à enrichir l'homme nouveau ou l'homme ancien. Avec ce que nous sommes, nous avons possibilité, avec l'intelligence que nous avons, avec nos capacités propres, nous pouvons faire béné­ficier du compte de l'homme ancien ou celui de l'homme nouveau. Et c'est la même intelligence, les mêmes capacités qui peuvent se retourner dans un sens ou dans l'autre.

Jésus semble ici détruire l'illusion que nous pourrions, face à Lui, au contact avec Dieu, être quel­qu'un d'autre. Mais nous sommes consignés à être nous-mêmes et à être de plus en plus nous-mêmes, pour qu'avec ce que nous sommes, nous fassions naî­tre l'homme nouveau en nous. Et souvent cette ré­conciliation avec nous-mêmes est si délicate et si dif­ficile que nous préférons nous détourner, prendre un chemin de détour par rapport à nous-même, en n'utili­sant que les parties de notre être qui nous semblent saines, en ayant quelque peur de ce qui nous semble moins sain. Alors que l'intendant renvoyé par son maître et donc seul, obligé de réfléchir sur son avenir, utilise ce qu'il sait faire, la manipulation, pour retrou­ver son chemin. Et le maître va le louer d'avoir trouvé, en lui-même, cette capacité de s'en sortir. Vous allez me dire : malhonnête et malhonnêteté sont ici loués dans cet évangile. Mais il faut bien com­prendre que si l'intendant a renversé dans sa tête les valeurs de l'argent, il a continué à exercer ses propres capacités qu'il avait auparavant utilisées contre son maître et qu'il utilise maintenant pour son salut per­sonnel.

Consignés à être nous-mêmes, nous le som­mes à chaque fois que nous rencontrons Dieu. Car Dieu nous connaissant fait de nous ce vainqueur dont il était question dans l'Apocalypse, au cours de cette tournée pastorale du Christ qui visite ses Églises et qui leur parle intimement en leur disant ce qu'Il sait d'elles. Et vous remarquerez comment se définit cette magnifique figure du vainqueur, celui qui portera un vêtement blanc, celui à qui l'on remettra un caillou sur lequel sera écrit son nom secret, celui qui, avec un sceptre, balaiera les nations et les fracassera comme des vases d'argile. Voilà ce qu'est le Christ et ce que sont les hommes nouveaux devenus le Christ car le Christ n'attend pas que nous soyons autres que nous-mêmes pour les rassembler tels qu'ils sont, avec leurs capacités, leurs talents et leurs défauts afin qu'à sa suite nous soyons aussi des christs dans nos Églises.

 

AMEN