ILS NE SURENT QUE RÉPONDRE

Ba 5, 5-9, Lc 14, 7-14

(20 octobre 1994)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

F

ace à ce silence des pharisiens et à l'interroga­tion de Jésus, j'ai une question à vous poser : Quel visage offrons-nous au Seigneur en l'eu­charistie que nous fréquentons presque quotidienne­ment ?

Autrement dit, notre cœur est si étroit ou a si facilement tendance à se rétrécir que nous ne pouvons pas affirmer d'emblée que nous venons pour Lui. Ce serait presque un blasphème. Certes une part du désir qui nous fait monter dans cette église est de ren­contrer Notre Seigneur Jésus Christ, notre Bien-Aimé, mais comme dans la parabole, une part envahissante, un peu comme les ronces, est pour nous-mêmes. Plu­tôt que de se voiler la face sur cette motivation trouble et ambiguë, il vaut mieux reconnaître que nous ve­nons pour Lui et pour nous. Pour nous parce que nous trimballons un certain nombre de craintes, de peurs, d'enthousiasmes mal placés, ou de cœur rétréci comme parlerait la Bible, et que nous avons besoin d'élargir ce cœur aux dimensions mêmes du mystère que nous fréquentons.

Mais si nous sommes aimés de Dieu, si nous avons besoin de nous frotter, de nous confronter à cet amour de Dieu, nous avons à offrir au Seigneur un visage d'amoureux et non pas le visage du côté cha­grin de ma vie. Est-ce que cette heure passée à la fois dans le chaud, le silence et la prière, n'est pas l'occa­sion multiple tout à la fois pour nous replier sur nous-mêmes, pour ressouder nos petites convictions inti­mes et ne pas accepter de nous ouvrir à la largeur, au nouveau, au vent incroyable de l'Esprit Saint qui doit souffler dans cette Église, et donc nous renouveler, nous contraindre à une charité efficace et réelle à l'égard des autres que nous rencontrerons juste après à la porte ? Une bonne façon de le vérifier, ce serait que nous soyons de nouveau inventifs dans le domaine de la charité, de l'accueil, dans le domaine du cœur. Mais si nous ressortons avec cette petite valise que nous avons comme piquée au Seigneur, la valise du sacre­ment de l'eucharistie de midi à saint Jean de Malte, il est possible que nous ayons pris un peu possession d'un sacrement. Et c'est à nous de nous ouvrir les yeux sur ce que nous avons trop mêlé dans cette démarche eucharistique.

Autrement dit comment nous sommes-nous protégés face à Dieu ? Car, contrairement à l'appa­rence, si nous l'aimons, nous avons peur de Lui. Nous avons peur d'une confrontation totale avec la majesté divine, et nous avons bien raison car elle est immense. Presque inconsciemment, nous nous protégeons contre le face à face, comme Moïse, en nous mettant un peu nous-mêmes comme obstacle à cet élan. Nous avons plus que les autres, puisque nous venons à la messe, à accepter de déboulonner nos attitudes en cette eucharistie, pour y rencontrer le Seigneur dans sa vérité et dans sa puissance. Nous avons à accepter d'être un peu défaits de nos façons de nous présenter à Dieu, de ne pas nous protéger derrière des langages tout faits ou derrière des certitude j'ai parfois l'impres­sion que nous profitons de l'eucharistie pour offrir au Seigneur ce visage un petit peu chagrin, ce côté un petit peu mal fait de ma vie et que nous repartons avec ce même côté qui n'a pas été bien arrangé. Si nous l'aimons, peut-être avons-nous à présenter le meilleur de nous-mêmes, avec à l'intérieur la de­mande de pardon, la demande de miséricorde, mais à présenter au Bien-Aimé le visage d'un bien-aimé, si tant est que ce soit possible, pour qu'un dialogue d'amour puisse naître en nous qui, par contagion, tou­chera le monde entier, car le salut universel com­mence à prendre forme, à prendre corps, à prendre langage en nous. Peut-être sommes-nous comme les pharisiens et n'avons-nous rien à répliquer à ceux qui avaient prétexté la Loi pour bien se boucher les yeux ? Mais quels trous cette Loi comportait puisqu'ils n'avaient pas prévu le cas, ou s'ils l'avaient prévu ils ne le faisaient pas, de savoir si, un jour de sabbat, on devait ou non retirer son fils du puits dans lequel il était tombé !

Nos protections sont pleines de trous, heureu­sement ! car la grâce passe quand même et y pénètre. Mais en ce jour, nous avons peut-être l'occasion de nous regarder tels que nous sommes rentrés, de nous recevoir, pour voir ce que Dieu voit de nous. Ayons le courage de faire tomber ces fausses protections qui sont des freins à la grâce de Dieu afin de pouvoir re­cevoir en plénitude ce que Dieu veut nous donner et pour que nous puissions avancer réellement sur le chemin qu'Il nous propose chaque jour.

 

 

AMEN