VOUS NE SAVEZ PAS QUAND LE MAÎTRE VIENDRA

Ba 3, 36-4, 4 ; Lc 12, 39-48

(10 octobre 1994)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

N

ous ne savons pas quand le Maître viendra. Les premiers chrétiens attendaient comme imminente la venue du Seigneur. Chaque jour ils pensaient que ce retour du Christ, cette fin du monde, ce moment où Il nous prendrait avec Lui allait se produire d'un instant à l'autre. C'est d'ailleurs l'ori­gine du très bel office des Vigiles célébré dans la nuit du samedi au dimanche, parce que de même que la création avait eu lieu le premier jour de la semaine c'est-à-dire le dimanche, de même que la Résurrection du Christ avait eu lieu aussi le premier jour de la se­maine, car cette Résurrection du Christ était une créa­tion nouvelle, de la même façon les premiers atten­daient le retour du Christ pour la nuit du samedi au dimanche puisque ce retour marquerait de commen­cement de la création définitive. Donc, chaque nuit du samedi au dimanche, ils étaient rassemblés et pas­saient toute la nuit à attendre la venue du Christ. Et même si, au lever de l'aurore, il apparaissait que ce n'était pas cette nuit-là que le Christ reviendrait, Il était déjà là dans l'eucharistie qui concluait cette Vi­gile. C'était ainsi, d'eucharistie en eucharistie, de di­manche en dimanche, que l'attente était renouvelée, que les premiers chrétiens étaient tendus vers ce re­tour du Seigneur.

Alors, il est apparu que, à vues humaines, les premiers chrétiens s'étaient trompés puisque vingt siècles après le Christ n'est pas encore revenu. Petit à petit on s'est habitué à l'idée qu'Il reviendrait plus tard, on ne sait pas très bien quand, peut-être jamais et l'on s'est assoupi, on s'est endormi. C'est l'état dans lequel se trouve depuis des siècles le christianisme, un christianisme qui n'est pas particulièrement pressé de voir revenir le Christ, et des chrétiens qui ne se trou­vent pas si mal sur la terre qui attendent patiemment et sans hâte ce retour du Christ. Pourtant les premiers chrétiens avaient raison. Ils étaient eux dans la vérité car le Christ nous l'a dit : "Vous ne savez pas à quelle heure le Fils de l'Homme viendra !" Et voilà ce qui est sous-entendu : Car, si vous saviez cette heure, vous auriez veillé, mais parce que vous ne savez pas, il faut veiller davantage encore, car c'est au moment où vous ne l'attendez pas qu'Il viendra, comme un voleur.

Cela veut dire que les premiers avaient raison. Le retour du Christ est toujours imminent, il est sans cesse présent car Jésus ne cesse de revenir et ce sont des vues très humaines, très simplistes qui nous font renvoyer dans un futur plus ou moins hypothétique ce retour du Christ. Le Christ est déjà en marche, Il est déjà en train de revenir. Et si nous étions attentifs à la profondeur de notre vie chrétienne, si nous étions vraiment perméables à cette présence de Dieu, à cette volonté de Dieu, à cette intention divine, nous le sen­tirions venir sans cesse, jour après jour, instant après instant. Car si le monde semble durer, il est déjà de plus en plus rempli par cette venue du Christ. Cette venue du Christ déjà commencée, inaugurée, ne cesse peu à peu d'imprégner notre monde et notre propre vie.

Pour chacun de nous, nous ne savons pas quel sera le moment de la rencontre, quel sera ce moment béni où le Christ viendra nous saisir pour nous pren­dre avec Lui. Mais ce moment est déjà inauguré, commencée car à tout instant le Christ vient dans notre vie. Il inaugure cette rencontre, encore à peine pressentie, encore mystérieuse, pas tout à fait dévoi­lée, mais de plus en plus intense, de plus en plus vraie, de plus en plus sensible. Et si nous ne sentons pas la venue du Christ au cœur de notre vie, comme nous ne la sentons pas au cœur du monde, c'est parce que nous sommes très superficiels et très aveugles et que nous n'avons pas les sens spirituels assez affinés pour sentir cette présence, pour sentir cette venue, pour sentir cette intimité croissante du Christ avec nous.

Alors essayons de demander au Seigneur de faire naître en nous ce sens spirituel. Demandons au Seigneur de nous rendre sensibles à cet essentiel qui est sa venue commencée progressant, sans cesse plus instante, cette venue qui est essentiel de notre vie, car qu'est-ce que notre vie sinon l'attente de la venue du Christ qui va la remplir, qui va la faire déborder, qui va lui donner tout son sens, qui va nous donner la vraie vie, qui va nous prendre avec Lui dans la vie véritable. Nous ne vivons que pour cela. Alors que notre aveuglement, que notre myopie soit petit à petit guérie par la grâce de Dieu afin que le sens de notre vie, la pesée de notre vie vers la venue du Christ, as­pirée par la venue du Christ, prenne peu à peu le des­sus dans nos préoccupations, dans nos manières de voir et transforme notre regard et notre manière de vivre.

 

 

AMEN