INFLUENCE DE NOTRE REGARD SUR NOS FRÈRES

Ml 3, 13 a+14-18 ; Lc 14, 1-6

(22 octobre 1993)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

L

'évangile nous propose aujourd'hui un récit de guérison parmi beaucoup d'autres. Je voudrais simplement m'arrêter à un petit détail. Les pharisiens, voyant Jésus devant un malade, un jour de sabbat, l'observent pour le prendre en défaut. Et quand Jésus, surprenant leur regard, leur pose une question directe, ils restent en silence et ils demeurent cois en refusant de prendre parti.

Cette attitude de méfiance, cette attitude de malveillance qui, a priori, regarde l'autre dans l'espoir de le voir trébucher, de le voir se mettre dans une situation difficile, cette attitude typique des pharisiens qui se sentent possesseurs de la justice, de la vertu, de la vérité, c'est souvent une attitude que nous prenons nous-mêmes, sinon à l'égard de Jésus puisque nous n'avons pas la chance de le rencontrer comme ses contemporains, du moins à l'égard de nos frères qui sont, Lui-même nous l'a dit, d'autres Christs. Ce que nous faisons à chacun de nos frères, c'est à Lui que nous le faisons. Cette attitude a priori malveillante, cette attitude qui attend de l'autre qu'il fasse un faux pas, cette attitude qui prévoit la glissade dans laquelle va tomber, cette attitude est vraiment celle des cœurs qui sont hostiles et entièrement étrangers à l'évangile.

Je voudrais vous faire une remarque d'ordre psychologique, mais qui a une portée spirituelle. Je ne sais si vous vous êtres rendu compte que, quand on observe ce que va faire un de nos compagnons, la manière dont nous l'observons influe sur la manière dont il va se comporter. Je veux dire qui si nous nous disons : il va se tromper, il va faire telle erreur, sou­vent celui que nous regardons de cette manière tombe dans l'erreur que nous avions prévue. Si au contraire nous le regardons avec bienveillance en nous disant : pourvu qu'il ne se trompe pas, pourvu qu'il aille dans le bon sens, souvent celui que nous regardons ainsi se sort du piège dans lequel il risquait de tomber. Il y a ainsi une sorte non pas de miracle ou de magie, mais une sorte de communication psychologique Disons que la manière dont nous regardons les autres, bien­veillante ou malveillante, établit une sorte de climat, un climat indéfinissable, imperceptible sans doute mais réel, qui va influencer l'équilibre de celui que nous regardons et favoriser son choix positif ou au contraire imperceptiblement l'affoler et le pousser dans le moins bon de lui-même. C'est ainsi que la façon dont nous considérons nos frères les encourage dans le meilleur de leur tempérament ou au contraire les pousse dans leur faiblesse et leur fragilité. Cette influence n'est pas simplement d'ordre psychologique, elle a une dimension spirituelle. La manière dont nous regardons nos frères influe sur ce qu'ils sont et sur la manière dont ils réagissent. Si nous avons un regard de bienveillance, un regard de bonté, un regard posi­tif, un regard qui veut aider l'autre, il y a, à un niveau qui échappe à nos coordonnées, une sorte de commu­nication de pensée, une sorte de communication de grâce entre notre attitude et la sienne et nous l'aidons ainsi à être conforme au meilleur de lui-même. Au contraire nous le pousserons dans ses mauvais pen­chants, ses mauvais cotés.

Je pense que ceci n'est qu'une application parmi beaucoup d'autres de ce qu'on appelle la com­munion des saints c'est-à-dire cette sorte d'interaction subtile, invisible mais réelle qu'il y a entre les cœurs. Quand un cœur est positivement tourné vers Dieu, il répand autour de lui une certaine atmosphère de paix, une certaine ambiance de prière et de positivité qui fait monter tous les cœurs de ses frères vers la ren­contre de Dieu. Au contraire, quand un cœur s'en­ferme dans le péché, dans la jalousie, dans la méchan­ceté, dans le mal, il fait baisser le niveau d'amour de tous ceux qui l'entourent. La communion des saints c'est un peu cette sorte d'interaction qu'il y a entre la vie spirituelle de chacun d'entre nous et l'attitude spi­rituelle de ceux qui nous entourent ou plus générale­ment de l'ensemble de l'humanité, car ce mystère de la communion des saints ne se limite pas à la proximité matérielle ou psychologique, mais s'étend mystérieu­sement à l'ensemble de nos frères. Chacun de nos actes, même le plus secret, même s'il n'est vécu qu'à l'intérieur de notre conscience, même s'il n'a aucune répercussion apparente sur l'extérieur, même s'il ne met en cause personne, chacun de nos actes a ainsi valeur non seulement pour nous-même mais pour l'humanité tout entière. C'est ainsi que nous devons comprendre l'intercession des saints. Leur proximité avec Dieu, l'intensité de leur amour pour Dieu rejaillit sur chacun de nous et sur tous les hommes et nous aide à ouvrir notre cœur à la présence de Dieu, à ou­vrir notre cœur à l'amour.

Ainsi nous sommes très profondément res­ponsables les uns des autres, non seulement par les actes qui mettent en jeu nos frères, mais par chacun de nos actes même le plus intime, même le plus inté­rieur, même le plus inconnu des autres. Ayons ce sens de l'ecclésialité, de l'universalité de toutes nos actions et que chaque fois que nous posons un acte nous pen­sions à sa répercussion mystérieuse, pas toujours visi­ble ni compréhensible mais réelle sur nos frères.

 

 

AMEN