SECOUEZ LA POUSSIÈRE

Ha 3, 2-6 ; Lc 9, 1-9

(24 septembre 1993)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

Q

uant à ceux qui n'accueilleront pas votre parole, laissez les tranquilles, quittez leur ville, et en témoignage contre eux, secouez devant tout le monde la poussière de vos chaussures." Réfléchissons un instant sur cette diatribe tout à fait dure de Jésus, à propos de ceux qui entendent la Parole transmise par les apôtres, qui voient les signes et qui refusent d'accueillir dans leur cœur la grâce, le Royaume de Dieu.

Cette parole s'adresse donc aux apôtres, à leurs successeurs, prêtres, évêques, et à l'Église. Et c'est vrai que, bien souvent, les apôtres et leurs suc­cesseurs, nous-mêmes, moi-même, j'ai dû prendre à mon compte cette parole. Tout apôtre est acculé, sou­vent, à l'échec de sa mission. Apparemment cela mar­che bien, il a bonne figure, il prêche bien, on est content de lui, il rassemble un peu de monde, et l'on croit que l'Église marche de cette manière. L'apôtre sait que cela ne marche pas comme cela, et que si cette réalité de rassemblement et de la vie est vraie, il se heurte très souvent, par rapport à des groupes, par rapport à des personnes, par rapport à des institutions, à un refus. Devant ce refus qui peut être essuyé, qui doit être essuyé par toute personne un peu apôtre dans sa vie, c'est d'ailleurs un critère car quelqu'un qui n'a jamais rencontré une opposition ou un refus dans la foi c'est qu'il na jamais annoncé cette foi, c'est qu'il reste tranquille chez lui, en se laissant dorloter par quelque flot intérieur de vie spirituelle, mais cela n'est pas la foi chrétienne, devant ce refus on arrive parfois à des situations ou, de fait, nous n'avons rien d'autre à faire qu'à quitter la ville ou à laisser tomber les gens. Et intérieurement, quand ce n'est pas parfois extérieu­rement, plus par les chaussures mais par la voix, le geste ou le silence, on les abandonne, on donne un témoignage public contre eux. Et ce fait est peut-être beaucoup plus fréquent que vous le pensez.

Par exemple il y a des enfants catéchisés qui vont refuser la Parole. Il y a des parents, des jeunes bien préparés à la célébration du mariage, qui ont une belle célébration du mariage et qui vont disparaître dans la nature. Il y a des paroissiens qui viennent et qui tout d'un coup disparaissent parce que quelque chose ne leur a pas plu. Nous sommes donc acculés tous les jours à cela. Et quand on fréquente des mi­lieux ou des institutions absolument pas chrétiennes et même tout à fait civiles, on entend dire tous les jours : "Mais où est-il ton Dieu ?" Et la Parole que nous es­sayons d'apporter, même si elle est le silence ou si elle est la présence, ne touche personne.

Alors devant cette situation qui durera jusqu'à la fin du monde, il y a deux attitudes possibles. Etre humilié par cet échec ou alors en être fortifié, en être grandi. Si nous en restions à l'échec, à l'humiliation de l'échec, nous serions là dans le régime humain, l'effi­cacité humaine. C'est vrai, lorsque le prêtre regarde sa vie, son apostolat, à vues humaines, il peut dire : "Combien de fois j'ai dû secouer la poussière de mes chaussures, parce que ce que j'ai voulu annoncer n'a pas été reçu." C'est fréquent. En tout cas cela n'a pas été reçu tel qu'on aurait voulu que cela soit reçu, dans la vérité du témoignage de la foi. On s'est arrêté à quelques explications religieuses, à quelque mouve­ment de sensibilité spirituelle, et autres choses comme cela. Et tout apôtre peut avoir la tentation de vivre dans une sorte de mentalité d'échec par rapport à sa propre vie. Les plus grands saints apôtres l'ont connu. Le curé d'Ars, à plusieurs reprises, a eu envie de fuir son village parce qu'il trouvait que ses paysans de paroissiens ne comprenaient rien ce qui était d'ailleurs peut-être vrai. Et à chaque fois il a dû revenir et c'est cela sa grandeur.

Il est une autre façon de recevoir cet échec humain de la mission en se laissant grandir dans la conviction que le Royaume de Dieu n'est pas de ce monde, donc n'épouse pas les formes d'efficacité, de rentabilité de ce monde, cela même qu'humainement nous aurions le droit d'attendre vu la dose de travail d'énergie que nous donnons. Et c'est vrai que là, entre l'énergie donnée, le temps passé et le résultat appa­remment obtenu, il y a un abîme. Je crois que c'est une des grandeurs de l'apôtre, de tout disciple qui annonce l'évangile, depuis le Pape jusqu'à la plus simple catéchiste, en passant par tous les degrés, il y a cette reconnaissance qui nous fait grandir que nous ne sommes que des disciples, que nous ne sommes pas le Maître, que l'apôtre n'est que l'apôtre et n'est pas le Seigneur, que le prêtre n'est qu'un prêtre et n'est pas l'Église et à plus forte raison le Bon Dieu, et que l'Église n'est que l'Église et qu'elle n'est pas encore le Royaume de Dieu achève, reçu par tout homme. Et là il y a pour nous une sorte de leçon d'humilité non pas qui nous humilie, par humiliation d'échec, mais qui nous met vraiment à notre place d'apôtre, de serviteur inutile, en plus car c'est bien vrai, dans cette tache du Royaume.

Mais ceci est vrai aussi du regard que nous, chrétiens, nous portons sur l'Église dans ce qu'elle peut apporter ou ne pas apporter au monde. C'est vrai que la plupart du temps aujourd'hui, le monde ne re­çoit pas la parole de l'Église, que le monde n'accueille pas le message de l'Église. Alors il y va certainement de la misère, de la fragilité, de la pauvreté de celui qui l'annonce, c'est certain, mais il y va aussi du mystère de l'homme, du monde qui ne l'accueille pas, du mystère de la liberté. C'est le mystère de la connais­sance que Dieu a de chacun. Lui seul connaît et sonde les reins et les cœurs.

Alors il ne faut pas vivre dans une sorte de mentalité d'échec en se disant : cela ne sert à rien, on ne nous écoute pas, le Pape donne des encycliques, mais ça n'illumine personne, bien au contraire. Et puis moi-même, catéchiste, maman, grand-mère ou autre, j'essaie d'annoncer cette parole, j'essaie de dire ma foi et cela ne marche pas. C'est un peu la logique du Royaume. Nous ne savons pas où il est. Jésus dit : "Si vous le cherchez là, il n'y est pas." Si vous croyez que vous l'avez annoncé là parce qu'il y a eu une réponse, attention, ce n'est pas sûr. Nous ne sommes pas propriétaires du Royaume. Dieu seul connaît ce qui se passe dans le cœur des hommes. Nous ne sommes que des serviteurs et le serviteur est tenu à cette pauvreté dans l'efficacité même de son service et il est tenu à cette humilité devant le Seigneur.

Alors nous-mêmes, restons dans ces disposi­tions qui sont caractéristiques du Royaume. Deman­dons au Seigneur que nous ne cherchions jamais un résultat à la mesure de ce que nous croyons donner. Mais simplement, comme Jésus le demandera aussi aux apôtres, ayons l'œil suffisamment vif et le cœur suffisamment ouvert pour reconnaître que Dieu sème et fait souvent grandir le Royaume là où un apôtre n'est jamais passé.

 

 

AMEN