MORT ET VIE
Ph 3, 8-14 ; Lc 4, 21-30
(11 septembre 1993)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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ans son message, l'Église n'a rien pour consoler les hommes. Ce serait une injure au message évangélique de croire que l'Église essaie de justifier les peines et les souffrances que nous pouvons éprouver en ce monde par le message de la croix et de l'espérance de Dieu. L'espérance que nous avons en Dieu et de Dieu n'efface jamais la peine et les douleurs, elle leur donne simplement un sens. Et il est normal, et entendu de Dieu, et recueilli par Lui, lorsque la révolte sourd en nos cœurs, que notre cœur se refuse à avancer dans la vie, ne comprenant plus rien au mystère du mal qui broie les hommes de ce monde. La croix ouvre une porte sur le mystère du mal. Nous ne saurons de ce mystère que la puissance de la Résurrection, c'est-à-dire que Dieu écrase le mal, fait mourir la mort et donne la vie éternelle.
Toutefois, nous les humains de cette terre, nous sommes toujours face à la mort comme face à un mur. Elle se présente à nous comme quelque chose d'infranchissable, de définitif et même de sournois. La mort n'est pas une amie de l'homme, elle est une ennemie de l'homme. Mais s'il n'est pas un message de consolation à bas prix, le message de l'évangile invite chaque homme à avoir un autre regard. Notre regard instinctif, notre premier regard consiste à envisager la vie de notre naissance à notre mort. Et considérant cette vie-là, celle que nous vivons, il est donc absurde qu'elle soit broyée, abîmée par la maladie, par la peine ou l'incompréhension. En fait la foi propose une autre façon de voir la vie. Passant par-dessus ce mur infranchissable qu'est la mort, notre vie qui s'ébauche à peine durant les quelques années de notre séjour terrestre, ne se déploiera réellement qu'en Dieu. En fait puisque nous sommes toujours du côté de la vie terrestre et que nous pensons que du côté de Dieu c'est une chose un peu extraordinaire, il faudrait dire que la vie anormale n'est pas celle que nous vivrons avec Dieu mais celle d'aujourd'hui. Car la vie normale, la vie voulue par Dieu, depuis le début de la création, pour chacun des hommes, ce n'est pas de vivre sans Lui mais de vivre avec Lui. Et c'est donc bien les premières années que nous vivons sur la terre qui sont anormales en ce sens que nous vivons ici sans le Christ et qu'un jour, elle redeviendra normale parce que nous vivrons avec le Christ. Et nous serons avec le Christ lorsque nous passerons dans la Pâque, dans la mort dans le Christ. Car la voie d'accès à la vie normale voulue par Dieu c'est le Christ, c'est sa Pâque, c'est sa mort, c'est donc notre mort transformée par celle du Christ.
En considérant ainsi l'ensemble de notre vie, non plus cette vie terrestre comme entre parenthèses mais l'ensemble du projet que Dieu a sur nous, nous discernons mieux comment Dieu nous conduit, à travers les évènements les plus aberrants, les plus destructeurs, les plus noirs ou les plus douloureux de notre vie et de ceux qui nous entourent, nous discernons mieux comment Dieu nous conduit malgré tout vers cette vie qui nous est promise et qui est la vie normale et qui est la vie avec le Christ. Vous avez entendu saint Paul dire : "Je tâche de saisir, ayant été saisi moi-même", ce qui veut dire qu'un jour ou l'autre, dans ma vie, j'ai à accepter d'être saisi, étreint, touché, bouleversé profondément par ce Jésus pour qu'ensuite je me mette en route pour n'avoir qu'une idée en tête : saisir Celui qui m'a fait entrevoir le sens, le seul sens de ma vie totale. Cela semble parfois un peu de l'ordre de l'héroïsme. Je ne crois pas. Je crois qu'on peut à la fois avoir mal et avoir la foi, qu'on peut avoir peur de la mort et de souffrir profondément et en même temps avoir l'assurance que le Christ m'attend comme s'Il piétinait, en ces jours terrestres, de me voir errer loin de Lui et qu'au jour de ma mort et dans les jours de ma vie où je me prête à Lui, Il commence à me saisir pour qu'un jour, où je me remette complètement à Dieu, Il puisse me recevoir et me faire marcher à côté de Lui, illuminé, transfiguré par Lui.
Dans ce monde, les chrétiens sont des gens qui ont reçu ce dépôt incroyable de croire que la vie n'est pas ce simple trajet humain "naissance à la mort" mais qu'il déborde et touche l'éternité même de Dieu, que nous sommes faits pour la vivre et qu'il serait absurde de ne pas l'accepter dès maintenant. Alors, qui peut nous aider à franchir le cap, à avancer avec nos souffrances et nos douleurs ? Justement, ceux que nous pleurons. Car s'il en est que nous connaissons, que nous avons chéris, dont nous connaissons à la fois la vie, le caractère, les défauts, les qualités, et qui sont avant nous pour des raisons qui sont celles de leur vie passée en Dieu, recevant de Dieu, dès maintenant, cette lumière qui les fait vivre au-delà de toute vie que nous avons pu vivre avec eux, ils peuvent nous enseigner le chemin qui est maintenant le nôtre pour, un jour, les rejoindre et vivre avec eux cette plénitude qui nous est promise. Nous pouvons pleurer nos défunts, mais nous pouvons surtout les prier et prier avec eux pour qu'ensemble, dans ce lien indestructible qui est le lien de la vie avec eux, nous découvrions ce visage de lumière de Dieu qui alors, si doucement, si tendrement, consolera notre cœur et, comme le dit un livre de la Bible, "essuiera toute larme de nos yeux." Car Dieu ne se moque jamais des hommes, n'oublie aucune des peines et nous passerons l'éternité à recevoir de Dieu cette paix à laquelle nous aspirons tant.
AMEN