MYSTÈRE DE L'AVÈNEMENT DU ROYAUME
Ap 6, 1-8 ; Lc 17, 20-37
(16 novembre 1992)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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e texte composite de saint Luc nous décrit plusieurs choses en même temps. D'abord l'aspect inéluctable, imprévisible de l'avènement du Royaume. Les pharisiens interrogent Jésus sur une question de temps. "Quand cela adviendra-t-il ? Quand le Royaume de Dieu se laissera-t-il voir ?" Et Jésus répond que le Royaume de Dieu ne se laisse pas voir observer et qu'il n'est pas décidé qu'il vient en tel temps, mais qu'il est déjà là, inaperçu et agissant. Ensuite le Christ parle réellement de temps et d'un temps où nous souhaiterons voir les jours du Fils de l'Homme et les jours que nous verrons ne ressembleront pas à ces jours du Fils de l'Homme. S'agit-il des jours où le Christ présent parmi les apôtres se laissait voir ou s'agit-il des jours d'aujourd'hui où, par le sacrement, nous recevons cette présence ? En tout cas il est précisé qu'il faut que Jésus souffre et qu'il y ait une sorte de tribulation préalable à son avènement définitif, pour Lui et donc pour ses disciples. Nous voyons donc là que l'évangile parle autant de la fin du monde que de notre propre fin. Nous ne sommes pas simplement confrontés à une usure du monde qui, un jour, sera roulé comme on roule un tapis, mais nous sommes aussi confrontés à notre propre horizon qui est celui de notre mort.
Pourtant il est vrai, et le texte se développe ainsi en partant de la vie humaine jusqu'à la vie du monde, que ce monde ira à sa perte et à sa fin. Et on la décrit comme une arrivée imprévisible, et les hommes et les femmes seront saisis là même où ils ont été placés. Ce qui veut dire que l'activité humaine cessera brutale ment, quelle qu'elle soit et qu'il n'y a pas à donner un tour de main ou un tour de clé, un tour de vis à ce que nous faisons car nous serons saisis au sommet même de notre activité humaine, de notre vie. Cela donne déjà à penser que tout ce que nous faisons ne prend vraiment son sens que par rapport à la fin, par rapport à ces deux fins, la nôtre d'abord et celle du monde ensuite. Et pourtant il est bien précisé que nous ne devons pas pour autant démissionner et ne rien faire, et donc ne rien faire en cette terre, car il est bien précisé que ces hommes et ces femmes sont au travail. Et comme cet avènement du Royaume est imprévisible, nous devons travailler en l'attendant, même si ce travail se trouvera interrompu et apparemment, violemment interrompu par l'avènement du Royaume.
Cette réflexion un peu complexe sur notre propre fin et celle du monde nous invite à marcher des deux pieds, ou des deux mains, une main tendue vers l'avenir et une main fixée en terre, sur ce monde. Nous avons à la fois les yeux braqués vers l'horizon, vers la venue du Royaume, et contraints à avoir une activité sur ce monde. Ce qui est certain c'est que la tribulation et la souffrance du Christ et de l'Église sont presque toujours signes avant-coureurs de la présence de Dieu. Alors nous devons manger et boire, vendre, acheter, planter, bâtir, c'est notre rôle en ce monde, mais en sachant que toutes ces activités humaines n'auront pas de sens pour elles-mêmes, mais pour la fin qui vient, n'ont pas de sens pour une espèce d'épanouissement intrinsèque à l'homme et à la société humaine, mais n'ont de sens que par rapport à la fin qui pourtant mettra une fin définitive et brutale à toutes ces activités.
De ce mystère de l'avènement du Royaume chaque jour est préfiguré par l'eucharistie qui vient comme ébranler le monde ancien qui pourtant continue à roule r sur ses propres bases comme si de rien n'était. Dans cette eucharistie quotidienne, nous pouvons pressentir l'attente impatiente de Dieu, car derrière ces textes, il y a comme une certaine impatience de Dieu à nous rejoindre et à planter définitivement son Royaume sur cette terre et dans notre vie. Agrandissons notre cœur à l'attente de Dieu et recevons en nous l'impatience de Dieu de nous voir, un jour, tous rassemblés en Lui.
AMEN