SI TON ŒIL EST SAIN
Ne 13, 15-19 ; Lc 11, 33-36
(30 octobre 1992)
Homélie du Frère Bernard MAITTE
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ette parabole associe l'œil à la lumière et cela est une évidence car pour que nous puissions voir, il faut de la lumière. Pour apprécier les réalités vivantes de notre monde, l'œil doit porter son regard à travers la lumière qui nous est donnée. Ainsi le Christ nous apprend qu'en nous-même réside cette lumière qui nous fait apprécier chaque chose et que l'œil nous fait poser un regard constructif sur ce monde. On peut très bien porter sur les choses ou les gens un regard qui ne les fait pas voir sur leur vrai jour et les détruise. Et comme Descartes nous l'a dit, nous pouvons nous tromper dans nos jugements des réalités de ce monde à cause du regard ou de la vision. D'après lui nos sens nous trompent. La preuve c'est qu'un bâton trempé dans l'eau nous paraît tordu alors qu'en réalité il n'en est rien, Descartes se réfugie dans un critère qui lui semble plus juste et qui est l'existence de la pensée pour porter un regard sur ce monde. Et contrairement à cette pensée qui est déjà la naissance de l'idéalisme, nous chrétiens ne pouvons pas dissocier ce que nous voyons de ce que nous sommes, sous prétexte que notre regard nous trompe.
Ainsi donc ce qui est intéressant dans cette parabole c'est que Jésus établit un rapport entre l'identité d'une personne, ce qu'elle est dans son corps et sa réalité, et ce qu'elle voit. Parce que, s'il est exercé et mis sous une certaine lumière, le regard va permettre de juger chaque chose selon des critères précis et de pouvoir, en ce monde, discerner les ténèbres de la lumière ou le bien du mal. C'est à ce regard-là que le Christ nous appelle, à nous servir non seulement du regard visible, charnel pour contempler la réalité de ce monde et ne pas nous contenter de le voir à travers notre pensée sinon nous tomberions dans une idéologie. Mais regarder ce monde à travers nos sens pour qu'ils puissent nous aider intellectuellement et spirituellement à juger de toute chose. C'est ce jugement, ce discernement porté sur la réalité de l'existence, qui sera destructif ou constructif dans la mesure où il nous permet d'aider le monde et de les sauver ou au contraire de l'amener à une fatalité et de l'enfermer dans une certaine conception.
Dans cette parabole, le Christ nous apprend donc à nous réconcilier nous-même et à réconcilier ce monde avec Lui, en sachant finalement que nous ne devons pas porter un regard naïf sur tout ce qui existe, ou sur les personnes et les situations en disant : tout le monde, il est beau, tout le monde il est gentil, en pensant que c'est là la fine pointe du christianisme. Il y aurait là d'ailleurs une forme d'idéologisme. Mais il s'agit d'avoir le regard pur c'est-à-dire le regard qui sait voir, au-delà des apparences, ce qui est réellement à l'intérieur de chaque chose, et donc que la foi apporte cette lumière précise pour discerner dans les signes des temps ce qui est à l'origine de toute chose et de toute vie.
Souvent le poète ou le chanteur aime à dire que notre regard nous aide à voir le monde de telle ou telle manière. Certains disent que l'amour leur fait voir la vie en rose, alors que les autres pleurent. Mais tout cela finalement exprime que ce que nous allons utiliser de nous-même, nos facultés, notre raison, nous permet de comprendre, de connaître et donc d'aimer celui qui est à l'origine de toutes les réalités. Il ne s'agit donc pas pour notre regard porté sur les choses d'une regard quantitatif qui serait simplement un regard informatif, mais d'un regard qualitatif en ce sens qu'il nous aide à décrypter ce monde et à se sentir comme la lampe qui doit l'éclairer, qui doit lui porter une autre lumière, un autre jour pour son existence.
Voilà quelle est la vocation du chrétien. Voilà à quoi il doit exercer son regard Finalement, c'est ce qui se réalise à travers la vie sacramentelle et notamment à travers l'eucharistie, voire à travers des réalités tout à fait charnelles et matérielles : à travers le pain et le vin, savoir discerner, savoir contempler et regarder la présence du Christ en nous. Voilà à quoi nous sommes appelés, à ce regard plus grand, plus loin, en nous servant de ce que nous sommes, en nous servant de nos sens pour, un jour, être à même, quand le Christ ouvrira nos yeux et nous éveillera, de contempler la plénitude de sa vie divine et d'être rassasiés de sa gloire.
AMEN