ALLEZ DANS LES MAISONS ET DANS LES VILLES
Ne 12, 27-31+36 b-40+43 ; Lc 10, 1-12
(27 octobre 1992)
Homélie du Frère Michel MORIN
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e passage de l'évangile qui est propre au récit de saint Luc porte sur cette mission confiée par Jésus à soixante-douze disciples. Dans le corpus de l'évangile, elle fait suite aux conditions de la mission que le Christ a confié à ses douze apôtres. Ce n'est pas le lieu ici de faire la distinction de l'appel et de la mission entre les apôtres et les disciples, mais je voudrais souligner deux aspects de ce texte.
Le premier c'est l'affirmation que, par la présence des disciples dans une maison ou une ville, est assurée la présence même du Règne de Dieu. Une présence qui s'approche, qui se rend proche des habitants de cette maison ou de cette ville. Et cette approximation dans le sens augustinien, cette approche du Royaume de Dieu se fait donc par la présence des disciples chrétiens qui sont "envoyés". Il y a donc une sorte d'identité, d'identification entre la présence des disciples, des croyants, dans une maison ou dans une ville, avec le Royaume de Dieu. Ce qui signifie que le Royaume de Dieu s'approche des hommes par vous-mêmes, dans la mesure où vous vous approchez des hommes, dans la mesure où vous entrez dans les maisons, dans la mesure où vous entrez dans les villes. C'est une chose qui nous paraît peut-être lointaine, à laquelle nous ne pensons pas souvent. Mais où serait présent le Règne de Dieu si ce n'est par nous ? si ce n'est à travers nous ? Si ce n'est cela c'est une vision théorique du monde, c'est une abstraction. Cela n'existe pas comme toutes les idées. Mais cette présence du Royaume de Dieu pour les hommes doit être pressentie, accueillie ou refusée par eux, à travers un critère très précis qui d'ailleurs court dans tout l'évangile et qui est celui de la paix. "Dites à cette maison, dites à cette ville : "La paix soit avec vous !" le Christ s'est incarné dans le monde sous le signe de la paix : "gloire à Dieu et paix sur la terre aux homme qu'Il aime !" C'est le vœu du cantique de Zacharie, c'est la joie qui fut celle de Siméon et c'est le premier et le seul souhait que le Christ renouvellera pour ses apôtres et ses disciples au matin de la Résurrection : "La paix soit avec vous ! Je vous donne ma paix !" le Royaume de Dieu, à travers les disciples, s'approche des hommes si ceux-ci savent établir avec eux une relation de paix. Pas uniquement d'entente cordiale, pas uniquement de coexistence pacifique, on sait ce que cela veut dire et ce que cela produit, mais une relation de paix, une relation de respect, une relation d'écoute, une relation d'accueil. Accepter ce que l'on vous donne, accepter de recevoir ce que sont les autres, pas uniquement sur la table, mais aussi dans leur cœur et dans leurs idées, et dans leur vie et dans leur situation. Accepter de les prendre tels qu'ils sont. Ce n'est pas à vous de juger, mais simplement vous avez à leur apporter la paix. Et cette paix, ils l'accueilleront s'ils le veulent, ils recevront le Royaume de Dieu. Et Jésus dit bien : "Même s'ils la refusent et vous mettent dehors" le Royaume de Dieu s'est quand même approché d'eux et reste avec eux.
Ceci est, je crois, une donnée théologique et pédagogique fondamentale de l'apostolat, de l'apostolat des baptisés, des disciples du Christ. Cela ne se passe pas d'abord dans les structures, dans les commissions, dans les réunions ou dans les discours. Cela se passe et "a passé" dans l'apostolat, par la relation de paix que vous établissez avec ceux que vous rencontrez.
Le deuxième point que je voudrais souligner est suggéré par Jésus quand Il parle des maisons et des villes. La maison c'est le symbole de la vie privée, la ville c'est le symbole de la vie sociale, de la vie politique de la cité, de la vie économique. Et Jésus envoie les disciples "dans les maisons et dans la ville", dans les relations privées, familiales, fraternelles, amicales, les relations proches comme on dit. Mais Il envoie autant les disciples dans les situations politiques, économiques, juridiques, dans tout ce qui fait la cité. On ne peut donc pas se contenter d'un apostolat à caractère strictement privé, mais il doit être public c'est-à-dire destiné à la chose publique, aux gens qui vivent et qui font vivre la cité. L'apostolat n'est pas simplement une façon discrète, une façon la plus timide possible de dire le Royaume de Dieu, mais il doit être rendu public, au-delà de l'immédiateté de nos relations, au-delà de l'immédiateté de nos propres situations. Et Jésus ne dit pas : les uns iront dans les maisons et les autres dans les villes. Ce sont les mêmes disciples qui doivent passer dans les maisons et dans les villes. Alors ceci nous ouvre cette perspective unique de la transmission de l'annonce avec tous les hommes que nous rencontrons, ceux de notre famille, ceux de nos amis et ceux avec qui nous travaillons et pour qui nous sommes engagés dans toutes sortes de professions, de métiers ou d'associations. Et là encore Jésus nous le dit : "Si votre paix n'est pas reçue, le Royaume de Dieu s'est approché". Et c'est là seulement que l'on peut comprendre la première phrase de l'évangile : "Priez le Maître de la moisson d'envoyer des ouvriers à la moisson !" ce qui signifie : ne calculez pas si vous avez réussi votre apostolat. Laissez au maître de la moisson la fécondité de cet apostolat. Mais vous, priez.
Que cet évangile nous rappelle donc cette dimension nécessaire, essentielle à la vie chrétienne, constitutionnelle du disciple du Christ. Ce Royaume, Il vient pour nous dans l'eucharistie. Et c'est dans l'eucharistie que nous allons signifier qu'Il est notre paix. "La paix soit avec vous ! Donnez-vous cette paix!" et vous vous la donnerez. Que ce royaume et cette Paix ne reste pas dans notre maison ecclésiale, ici aujourd'hui, mais puisque vous l'avez reçue, portez-la aux autres maisons et à la cité.
AMEN