JÉSUS ADMIRA CET HOMME ...

Ne 7, 1-5 ; Lc 7, 1-10

(20 octobre 1992)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

Q

uand l'évangile nous décrit quelques senti­ments ou dispositions intérieures de Jésus c'est essentiellement lorsqu'Il prend pitié des foules ou quand Il manifeste son amour aux pauvres, aux malades ou son pardon aux pécheurs. Ici il s'agit d'un sentiment, d'une disposition assez différente puisqu'il nous est dit que "Jésus admira cet homme." Et il n'est pas courant, dans l'évangile, de rencontrer ce Christ, ce Jésus qui "admire" un homme. Peut-être ce fut le cas pour Nathanaël lorsque Jésus dit de lui : "Voici un véritable israélite, un homme sans artifice!"

Pourquoi Jésus a-t-il admiré cet homme, qui n'était pas un juif, qui était un étranger, et de plus un chef militaire ? Vous avez remarqué que ce centurion est probablement un homme d'une très grande finesse. Il ne vient pas directement trouver Jésus, il sait qu'il est étranger, qu'Il y a une distance entre son peuple et le peuple d'Israël, distance de l'Occupation, distance d'une certaine vision des choses et de l'histoire, et il confie à quelques-uns de ses amis le soin d'aller trou­ver le Seigneur et de lui transmettre son message. D'autre part, il ira même plus loin, il fera dire au Christ : "Ne te dérange pas ! Je ne suis pas digne que Tu entres dans ma maison !" Et cependant il va faire cette réflexion, à partir de sa propre expérience de vie: "Dis seulement une parole". Et il appuie cette confiance en Dieu, non pas sur une révélation, non pas sur un sentiment religieux, mais ce qui est curieux, sur sa propre expérience d'homme et de chef d'armée puisqu'il fait ce commentaire : "Moi, je suis un subalterne. Quand je donne un ordre à moi, il le fait. Lorsque je demande une chose à mon serviteur, il l'accomplit !"

Au fond, cet homme faisait, chaque jour, dans ce métier du service des armes, même si l'occupation n'est pas légitime, il faisait l'expérience de l'efficacité de la parole. Et c'est de cette efficacité de sa parole à lui, c'est sur cela qu'il s'appuie, pour que le Christ "en fasse autant" pour lui. Et je crois que c'est ce point particulier que Jésus a admiré car l'évangile ne parle pas d'autre chose, d'un autre objet de l'admiration de Jésus pour cet homme. Et Jésus ajoute à ce moment-là: "Je n'ai pas trouvé une aussi grande foi en Israël !" C'est étonnant comme le Christ passe si rapidement de la foi, de la confiance, à partir d'un simple élément de vie humaine, d'un certain sens du "devoir d'état" accompli par un étranger, qui plus est un chef d'ar­mée.

Je pense que Jésus a dû admirer en cet homme deux choses. D'abord la très grande droiture de cet homme, et ensuite la conviction que si les hommes peuvent faire ce que leurs supérieurs leur demandent, à plus forte raison ce Christ pourra faire ce que lui, un étranger, un païen, subalterne même demande aux autres. Dans ce centurion de l'armée romaine, le Christ a admiré cette droiture, ce sens du devoir qui était justement l'efficacité d'une parole. Et ce centurion a pressenti en Jésus, parce qu'il en avait entendu parler, il a pressenti en Jésus que, chez Lui aussi, il y avait sûrement une efficacité de la Parole, une fécondité du commandement. Et c'est cela qui l'a amené à s'exposer lui-même pour proposer au Christ d'accomplir ce qu'il lui demandait, non pas pour lui mais pour son serviteur malade.

Le Christ a admiré cet homme parce qu'Il a trouvé en lui cette droiture, à la fois cette humilité : "Je ne suis pas digne que Tu viennes chez moi !" et cette immense confiance dans la parole d'un homme. Que le Christ puisse aussi trouver dans notre propre vie cette droiture, lorsque nous accomplissons notre devoir ou nos devoirs. Que le Christ puisse trouver en nous cette humilité, celle-là même que nous allons exprimer tout à l'heure en reprenant cette parole du centurion : "Je ne suis pas digne que Tu viennes chez moi !" Que le Christ puisse trouver en nous cette confiance absolue en sa Parole : "Dis seulement une parole et je serai guéri !" Il y a là, chez ce centurion, comme le pressentiment du mystère du Verbe de Dieu qui se fait chair, de la Parole de Jésus qui va se faire santé, guérison, dans la chair de son serviteur. Et c'est pour cela que Jésus peut dire qu'il s'agit d'une démarche de foi, même si lui-même n'avait pas conceptualisé, théorisé ou adhéré à la foi du peuple juif.

Qu'au moment où nous allons prononcer de nouveau la parole de ce centurion romain, le Christ puisse trouver en chacun d'entre nous autant de droi­ture, autant d'humilité et autant de confiance pour que, lorsque nous entrerons chez Lui, nous puissions trouver le serviteur que nous sommes guéri par le maître.

 

 

AMEN