LA PREMIÈRE PLACE

Ap 3, 14-23 ; Lc 14, 7-14

(31 octobre 1991)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

V

ous avez sans doute remarqué comment le Seigneur attrape au vol les différentes situa­tions dans lesquelles Il se trouve, ici le fait qu'Il soit invité à un repas et comment Il remarque aussi le comportement des invités qui recherchent les premières places pour immédiatement enchaîner sur un enseignement qui va beaucoup plus loin qu'une sorte de sagesse pratique et qui nous donne en réalité les lois profondes du fonctionnement du Royaume de Dieu.

En effet, lorsque le Christ dit de prendre les dernières places, Il ne dit pas qu'il faut s'asseoir au fond de l'église pour paraître plus humble. Cela je crois que pastoralement c'est plutôt catastrophique. Mais Il veut dire plus simplement et plus profondé­ment que notre place dans le Royaume de Dieu n'est pas une conquête mais une grâce. Je crois que c'est cela qui est assez difficile à réaliser dans notre vie. Nous vivons toujours sur le mode d'un certain effort. Notre liberté elle-même s'articule sur un désir, sur une tension vers ce que l'on recherche. Et toute la struc­ture de notre vie est bâtie comme cela. On n'a rien sans peine comme dit la sagesse de Lyon, pas même le plaisir.

C'est donc que tout ce qui constitue notre vie est d'abord l'objet d'une sorte d'élan, d'effort, de conquête. C'est pourquoi lorsque les invités arrivent à la fête, on comprend que, dans le dynamisme même de l'invitation, ils aient envie de prendre les premières places. Or précisément, ce que Jésus demande, ce que Jésus explique, c'est que, pour entrer dans le Royaume de Dieu, ce n'est pas d'abord la force du poignet qui compte, mais c'est le fait d'être invité. Et être invité cela suppose de se retrouver devant Dieu dans cette espèce de gratuité qui lui laisse totalement la liberté, à Lui Dieu, de nous dire : "Mon ami, monte plus haut !" c'est-à-dire : ce que tu es, ce que tu es devenu, c'est Moi-même qui te l'ai donné.

Autrement dit, à travers cette petite parabole des invités, c'est tout le sens de la grâce. Qu'est-ce que recevoir la grâce ? Ce n'est pas agir en plus, ce n'est pas accumuler des réserves de bonnes actions sup­plémentaires. C'est simplement se laisser saisir par Dieu qui nous prend par la main et qui nous mène à la place d'honneur, à la place de la grâce. Et c'est la rai­son pour laquelle Jésus enchaîne immédiatement sur un autre enseignement qui lui aussi n'est pas simple­ment de sagesse pratique. Il dit qu'il faut savoir inviter sans attendre d'invitation en retour. Ce qui, là aussi, peut paraître assez difficile à admettre puisque géné­ralement c'est dans la réciprocité que s'accomplissent tous les actes humains. Or cela précisément nous ap­prend quelque chose du Royaume de Dieu. De même que ce que nous avons reçu de Dieu, nous l'avons reçu en pure gratuité, de même il faut que nous soyons les témoins de la gratuité de Dieu. Par conséquent, lors­que le Christ demande d'inviter ceux-là mêmes qui ne peuvent pas nous rendre l'invitation, cela ne se limite pas au protocole des repas ou des invitations, cela signifie fondamentalement être les uns auprès des autres les témoins de la gratuité du don et du salut de Dieu. Nous allons célébrer demain la Toussaint. Je crois que ces deux petites paraboles sont une excel­lente introduction dans ce mystère de notre propre sainteté. C'est d'abord quelque chose qui nous est donné et pour lequel nous n'avons aucune force ni aucun droit pour la conquérir ou la revendiquer. Et deuxièmement, c'est que cette sainteté rayonne les uns par rapport aux autres, les uns sur les autres, dans le mystère même de la gratuité de la charité.

 

 

AMEN