LA PORTE ÉTROITE

Ap 3, 7-13 ; Lc 13, 22-35

(30 octobre 1991)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

E

n écoutant cet évangile, si on se sent un peu visé par les paroles entendues, on aurait bien envie de dire au Seigneur, comme ces phari­siens : "Pars et va-t-en de chez nous !" car, au fond, Tu veux nous faire mourir.

Ces paroles sont de fait très fortes. Elles ne sont pas ambiguës et je ne pense pas qu'il y ait trente-six interprétations à leur donner. Elles sont claires, il y a un chemin, il y a une porte étroite, il faut lutter pour y entrer, dit Jésus. Tout le reste ne servira à rien, ni les enseignements, ni les prédications écoutées. Nous en sommes toujours à commettre l'injustice et nous sommes, comme le dit Jésus Lui-même, malfai­sants.

C'est d'abord, bien sûr, aux Juifs de son épo­que que Jésus s'adresse. C'est sous leurs yeux qu'Il a mangé, qu'Il a vécu, c'est avec eux, c'est chez eux qu'Il a enseigné et ils ont assisté à sa marche vers Jérusalem. Ils ont refusé d'être sauvés peut-être beau­coup trop empêtrés dans leurs calculs du salut, comme cet homme qui s'avance vers Jésus et qui lui demande : "Combien y en aura-t-il de sauvés ? Un petit nombre ou un grand nombre ?" question bien humaine.

Quant-à nous je pense qu'il faut recevoir un peu de plein fouet ces paroles très fortes de l'évangile. Non pas pour se faire une mauvaise conscience pour notre vie chrétienne, mais peut-être pour ne pas se faire une trop bonne conscience. Car que nous ayons mauvaise conscience ou bonne conscience ne vaut guère mieux l'un que l'autre. Il faut avoir une cons­cience droite, une conscience éclairée. Une cons­cience éclairée par cette affirmation du Seigneur re­prise par l'Apocalypse : "J'ai ouvert une porte, je ne la refermerai pas. Mon retour est proche". La porte qu'Il a ouverte c'est celle de la croix et de la Résur­rection. Il ne la fermera pas. Mais, nous le savons c'est une porte étroite. Mais par cette porte étroite ou, un jour, où chaque jour, nous devons nous engager, Lui vient. "Mon retour est proche !" Mon retour est immédiat. Un autre passage de l'Apocalypse dit : "Je suis là ! Je frappe à la porte et Je veux entrer". Là encore nous sommes dans la symbolique de la porte que Lui-même vient ouvrir, afin de nous rencontrer.

Et au fond, en relisant ces quelques textes, est-ce que ce n'est pas à notre propre façon de rece­voir le Royaume de Dieu, de marcher vers Jésus, de recevoir son retour, de nous convertir, est-ce que ce n'est pas à cela que toutes ces questions nous ren­voient ? C'est vrai, lorsque nous avons été baptisés, lorsque le Christ a manifesté en nous sa première venue, nous avons été délivrés de ce que l'on appelle en théologie la damnation éternelle, la peine éternelle. C'est-à-dire que, de fait, dans la mort et la résurrection de Jésus, la vie éternelle est entrée chez nous. La vie éternelle nous a été donnée. Donc il ne s'agit plus de savoir qui sera sauvé ou pas. Tout homme est sauvé par la Pâque de Jésus.

Mais il y a une autre chose qui est peut-être plus difficile à vivre dans le quotidien. C'est que ce baptême que nous avons reçu, cette irruption de la grâce de Dieu, est venu aussi toucher, guérir ce que nous appelons en termes théologiques les peines tem­porelles c'est-à-dire tout ce que nous vivons de pesant, de péché, de lourdeur, de faiblesse, de limites. Et si la vie éternelle nous est absolument et définitivement donnée, ces peines temporelles ne sont pas encore complètement mises hors de notre propre vie. Nous n'en sommes pas encore complètement délivrés. Et c'est là que la lutte se situe C'est là que nous avons, chaque jour, à recommencer notre vie baptismale, car le baptême que nous avons reçu nous a tout donné, mais tout reste à faire si je puis m'exprimer ainsi.

Il y a donc dans ces paroles de l'Écriture un appel très fort à collaborer avec Dieu, avec le Christ pour notre bien. Et je crois qu'un des éléments de cette collaboration c'est de garder ce que Jésus Lui-même appelle la constance, la persévérance. C'est vrai, nous pouvons souvent ressentir de multiples fatigues physiques, morales, psychologiques, person­nelles, collectives, sociales. C'est vrai, comme le di­sait quelqu'un juste avant la messe : "Rien ne va plus dans notre république !" Bon ! Ce n'est pas d'aujour­d'hui mais de fait cela peut peser sur notre vie, cela peut peser sur nous. Et c'est là où le Christ nous dit : "Puisque tu as gardé ma consigne de constance, de persévérance, a mon tour, Je te garderai à l'heure de l'épreuve !" Et il est très important que nous puissions nous raffermir dans cette fidélité que le Christ nous garde et qu'Il nous garde surtout au temps de l'épreuve c'est-à-dire dans la lutte. Dans la lutte pour que tout le mal qui peut nous entourer, celui que nous faisons, toutes ces peines que nous portons, en définitive, ne nous cachent pas ce chemin vers la porte, ne nous cachent pas le visage du Christ qui, en permanence, revient vers nous pour nous appeler à sa vie, pour nous faire entrer un jour dans cette Jérusalem Nou­velle près de Dieu.

Alors, comme nous le disions dans la prière d'ouverture, que cette eucharistie nous rappelle que, dans notre baptême, le Christ a ouvert définitivement la porte de la vie, de la Résurrection, du pardon. Mais demandons-Lui aussi que cette eucharistie de chaque jour vienne nous aider à ne pas nous laisser écraser par toutes ces peines, toutes ces difficultés quotidien­nes, mais que là, dans cette lutte, nous restions cons­tants dans la persévérance avec comme motif essen­tiel que Lui nous garde et qu'Il nous garde spéciale­ment au jour de l'épreuve, dans son épreuve à Lui c'est-à-dire dans sa mort et sa résurrection.

 

 

AMEN