JE NE SUIS PAS VENU APPORTER LA PAIX
Ap 2, 1-7 ; Lc 12, 49-59
(25 octobre 1991)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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ette page d'évangile est faite de plusieurs paroles du Christ sur des sujets différents une parole sur la paix et la division, une sur l'interprétation des signes des temps et une exhortation à régler nous-mêmes nos dissensions sans avoir besoin de recourir à un magistrat. Je m'arrêterai à la première.
"Je ne suis pas venu établir la paix sur la terre mais la division !" Ces paroles du Christ ne sont pas très satisfaisantes pour le pacifisme ou l'irénisme. Jésus n'est pas venu pour établir la paix. "Désormais on sera divisé, père contre fils, fils contre père ..." Est-ce donc que Jésus a pour but de nous dresser les uns contre les autres, de ruiner la paix des familles et d'établir une sorte d'agressivité permanente ? Certainement pas. Dieu reste le Dieu de la Paix et de l'unité. Et saint Paul nous dit qu'il y a "une seule fois, un seul baptême, une seule espérance comme il y a un seul Dieu qui nous rassemble tous en Lui." Par conséquent cette division n'est pas une volonté de Dieu ou du Christ qui voudraient ruiner en nous nos efforts de paix. Ce que ces paroles veulent dire c'est que, en réalité, la paix n'existe pas à l'intérieur de notre cœur ni à l'intérieur de nos sociétés. Et ce que Jésus veut faire, c'est mettre au grand jour ces divisions souterraines que souvent nous masquons sous une façade de bonne volonté, de : bienveillance un peu mondaine. Jésus veut que la vérité puisse apparaître pour qu'elle puisse être guérie. Car en réalité, derrière nos faux-semblants ou nos hypocrisies ou nos compromissions pour que "ça marche à peu près" quand même, il se cache bien des haines, des amertumes ou des agressivités et des manques d'amour bien réels.
La division c'est le fruit du péché. C'est depuis le péché originel que l'homme est divisé à l'intérieur de lui-même et contre ses semblables. Au premier jardin, sitôt après le péché, l'homme accuse la femme et Dieu dit : "Désormais la femme essaiera de séduire son mari et le mari voudra dominer sur elle." C'est aussi la division vis-à-vis de la nature exprimée symboliquement par "tu mangeras ton pain à la sueur de ton front", l'arracher en quelque sorte par violence au monde qui nous entoure. C'est la sensibilité qui se révolte contre la volonté, ce sont les passions qui viennent parasiter notre raison, c'est finalement la mort qui sépare notre corps de notre âme.
Nous sommes profondément divisés et c'est le péché qui est la cause de ces divisions. Seulement nous essayons de nous en sortir à bon compte en cachant un petit peu les drames, en masquant ce qui nous oppose et nous n'allons pas au fond des choses pour y apporter la guérison véritable. Et c'est cela que le Christ veut opérer. Il veut véritablement nous guérir et pour cela il faut qu'apparaisse notre péché.
Pour que la miséricorde de Dieu puisse s'exercer à notre égard, il faut d'abord que nous nous reconnaissions dans la misère, que nous nous sachions misérables, sans quoi nous n'appellerons pas Dieu au secours. Si nous ne sommes pas perdus, comment pourrions-nous être sauvés ? Or nous sommes perdus. Encore faut-il que nous le sachions, que nous le reconnaissions, que nous acceptions de regarder en face notre péché et notre mal pour que le Christ puisse le guérir.
Mais dans cette page d'évangile il y a davantage. Le Christ ne vient pas simplement pour nous guérir "comme de l'extérieur". Ce serait le sens de cette autre parole : "Je suis venu jeter un feu sur la terre et comme je désire qu'il soit allumé le Christ ne se contente pas de jeter le feu sur la terre c'est-à-dire de purifier de l'extérieur. Il va Lui-même entrer à l'intérieur de notre péché, de notre division, de notre souffrance, de nos déchirures, de nos blessures. Il dit : "Je dois être baptisé d'un baptême." Il s'agit de sa passion. Il doit être plongé dans la mort, plongé dans la souffrance des hommes, plongé dans le péché des hommes, plongé dans ces déchirures, ces divisions, ces ruptures qui nous habitent. Il ne se contente pas de les regarder de l'extérieur et de nous exhorter à nous faire guérir mais Il entre à l'intérieur même de notre souffrance, à l'intérieur même des conséquences de notre péché. Il prend tout cela sur Lui-même. Il veut être plongé dans un baptême de mort pour aller jusqu'au bout de notre souffrance et de notre malheur, afin d'apporter l'amour qui nous sauve au cœur même de notre péché et de nos divisions.
C'est pourquoi le Christ nous invite à le suivre sur ce chemin, à ne pas rester inconscients et superficiels mais à aller avec Lui jusqu'au cœur de notre péché et de notre mal, à aller avec Lui, à sa suite, même si c'est douloureux et nous fait souffrir jusqu'à mettre nos plaies à nu afin qu'elles puissent être débridées et guéries. Il faut que, avec le regard de Dieu qui est un regard lucide, un regard qui va jusqu'au fond des cœurs mais qui aussi un regard d'amour, un regard qui guérit, nous acceptions d'y voir clair en nous-mêmes pour que la miséricorde de Dieu puisse nous atteindre là où vraiment nous en avons besoin.
Alors, ouvrons-nous à cette miséricorde de Dieu, ouvrons-nous à ce Christ qui accepte d'endosser tous nos péchés, toutes les conséquences de nos péchés. Il est l'Agneau qui porte sur Lui le péché du monde. Acceptons de le suivre, pour, à travers le mystère de sa Pâque, et de sa mort, entrer dans la Résurrection, dans le salut qui est notre salut, qui est notre vie.
AMEN