LE DÉMON

Ex 14, 19-23 ; Lc 8, 26-39

(8 octobre 1991)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

C

ette petite histoire de cochons mérite que nous nous y arrêtions quelque peu car elle nous raconte quelque chose sur la nature des démons. Ce démon du possédé des Géraséniens est un être extrêmement complexe. Il est si je puis dire "un métèque" c'est-à-dire que le démon n'aime pas vivre seul, il est comme un parasite, il a besoin d'un sup­port. Et la grande frayeur du démon au moment où il rencontre Jésus c'est que Jésus ne le rejette dans l'abîme. L'abîme cela veut dire le chaos, le chaos pri­mordial. Le démon est celui qui a le pouvoir de mal faire et, parce qu'il a le pouvoir de mal faire, il exerce ce pouvoir sur d'autres. Par conséquent comme les plantes qui ont besoin de la terre pour vivre et pour grandir, le démon a besoin d'un support pour survivre. C'est la raison fondamentale pour laquelle le démon demande à Jésus de ne pas le renvoyer dans l'abîme car s'il est seul, il est comme perdu.

La deuxième qui est une conséquence de cela et qui mérite qu'on s'y attache dans le récit c'est que, parce que le démon a une manière de vivre totalement parasitaire, il a besoin que ses victimes soient un peu isolées, il fait vivre l'homme dans les solitudes. C'est aussi une des expériences profondes du péché qui enferme littéralement dans une solitude, une solitude épuisante, une solitude qui vous ronge le cœur de l'intérieur, qui vous détruit et qui en arrive petit à petit à cette espèce de mouvement de contradiction dans lequel à la fois le démon a isolé sa victime dans les solitudes et en même temps se déchaîne en étant lé­gion. Le seul point commun entre les démons c'est qu'ils vivent sur le même terreau, sur les mêmes ré­serves, dans le même grenier. Mais, même là, ils ne cessent de semer la discorde et la panique de telle sorte que l'homme Lui-même est totalement désocia­lisé. Il est complètement brisé à l'intérieur de lui-même et d'autre part il est complètement coupé du reste du monde. Il est en proie à la légion des démons et en même temps il vit nu dans les régions déserti­ques des tombeaux, pratiquement dans des régions de mort.

A travers cette description du démon nous est donnée la structure profonde du mal. Le mal est ce qui déstructure l'homme en l'isolant et en le coupant de toute relation, soit avec Dieu soit avec ses sembla­bles. Et d'autre part, au fur et à mesure que le mal accomplit cette œuvre de destruction intérieure, il provoque cette sorte de division et d'éclatement à l'intérieur du cœur. C'est ici que Jésus intervient. Pré­cisément, comme par une sorte de miséricorde qu'on pourrait juger pas très bien placée car on ne voit pas pourquoi ces démons ont mené la vie dure à ce pauvre possédé pendant des années, Jésus accepte d'envoyer les démons dans les cochons. Et là nous voyons une des dernières supercheries du mal qui se retourne contre lui-même. Les démons disent : "Envoie-nous dans les cochons !" comme s'ils voulaient dire au moins on n'ira pas dans le néant. Et cela c'est un des derniers aspects du mal. Quand le cœur est pris par le péché, il s'imagine toujours qu'il va y avoir une solu­tion dans la ligne même de ce péché, comme si le péché lui-même pouvait, à certains moments, engen­drer soit des atermoiements, soit des améliorations. Et bien il n'y en a pas. Car même si Jésus accède à la demande des démons d'aller dans les cochons, tout se termine bien comme les cochons l'avaient pressenti, ils tombent dans l'abîme. D'une manière ou d'une au­tre, ils ont beau essayer de prendre le détour des co­chons, je ne dirais pas que tous les chemins mènent à Rome, cela finit de la même façon c'est-à-dire par la déchéance absolue.

Vous voyez que, à travers ce récit, il y a tout un enseignement sur le mal et le péché. Ce récit est une manière de nous faire comprendre qu'il y a une sorte de dynamique du mal et du péché dans notre cœur. Le mal nous coupe des autres et nous fait vivre dans les solitudes. Le péché crée cette division inté­rieure qui s'accentue au fur et à mesure qu'il nous a coupé de tout le jeu normal de la relation et de la communion avec Dieu et avec les autres dans la cha­rité. Et finalement le péché essaie de créer l'illusion qu'on ne tombera pas dans l'abîme en essayant de trouver le subterfuge des différentes formes de co­chons que nous pouvons imaginer pour amortir les dégâts, mais en réalité cela se termine toujours dans l'abîme.

Je crois que nous pouvons demander au Sei­gneur de nous donner cette grâce de la lucidité spiri­tuelle sur notre propre péché afin que, même si heu­reusement nous ne sommes pas précipités dans l'abîme, nous ne soyons pas dupes de cette dynamique du péché et du démon en nous, de ce pouvoir qu'il a de gâcher la création parce que son état de vie parasi­taire fait qu'il s'y accroche. Qu'au contraire nous sa­chions, comme le possédé, recouvrer cette liberté profonde qui, par la Pâque du Christ, nous envoie| au milieu de nos frères pour annoncer les merveilles du Dieu qui nous a réconcilié avec Lui et avec nos frères.

 

 

AMEN