TROP CONNU

Ex 11, 1-8 ; Lc 4, 21-30

(20 septembre 1991)

Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

I

l est toujours difficile de parler à certaines per­sonnes de fait de trop les connaître. Peut-être en avez-vous fait l'expérience, il est plus difficile de parler de la foi à son conjoint, à ses enfants ou à des proches qui ne croient pas, que de témoigner auprès de personnes qui ne vous connaissent pas. Sachez que d'après la lecture que nous venons d'entendre, Jésus fait la même expérience.

Il s'adresse à des hommes de Nazareth, là où Il habite, où Il est connu. D'ailleurs c'est ce que disent les gens qui l'écoutent : "N'est-il pas le fils de Jo­seph?" C'est donc qu'il y a comme une connivence entre ces gens qui se sont rassemblés dans la synago­gue de Nazareth et le fils de Joseph, ce Jésus qu'on appellera d'ailleurs le Nazaréen. Il y a une connivence car ils se connaissent. Cela fait longtemps que l'on connaît ce Jésus, qu'on l'a vu. Et dans cette synagogue toute cette foule, tous ces amis L'ont accueilli avec joie. "Il enseignait dans leur synagogue, glorifié par tous !" Quand Jésus vient, on est à son écoute. Mais voilà le drame qui se précipite parce que peut-être Jésus est effectivement trop connu et que leur citant le dicton : "Nul n'est prophète en son pays !" Il prévoit leur réaction.

Cela signifie non pas tant que ceux qui écou­taient Jésus étaient contre Lui quand Il leur dit : "Au­jourd'hui s'accomplit à vos oreilles ce passage de l'Écriture !" mais il faut plutôt supposer que tous ceux qui connaissent Jésus et l'ont écouté sont surpris par son enseignement, sont stupéfaits des signes qu'il accomplit. Et c'est pourquoi ils lui demandent : "Tout ce qu'on nous a dit être arrivé à Capharnaüm, fais-le de même ici, dans ta patrie !" Pourquoi donc ensuite vouloir précipiter ce même Jésus qui est finalement votre voisin, votre ami, du haut de la ville construite au-dessus d'un précipice ?

Tout simplement parce que lorsque l'on connaît peut-être trop les gens on risque de vouloir se les approprier. Et c'est ce qui se passe ici. Tous ces gens ont très bien compris la puissance qui rejaillis­sait de cet homme qu'ils avaient connu enfant et qu'ils voyaient maintenant accomplir des signes et enseigner comme nul autre ne l'avait fait. C'est comme si on a un ami ministre, on va essayer de lui tirer quelque satisfaction pour soi-même. On va faire de même avec Jésus. "Le fils de Joseph" nous le connaissons et donc nous avons un droit sur Lui. Donc nous allons authentifier ce qu'il fait, authentifier son enseigne­ment et les signes pour pouvoir dire aux autres : Nous vous envoyons Jésus, nous le connaissons, c'est grâce à nous. Ce n'est pas dit explicitement dans l'évangile mais c'est exactement leur attitude et ce qui peut en ressortir.

Je crois qu'il y a là pour nous un enseigne­ment important. Lorsque nous sommes face à Dieu, le Christ nous dit encore aujourd'hui : "C'est aujourd'hui que s'accomplit à vos oreilles ce passage de l'Écriture !" C'est aujourd'hui que le salut divin vient jusqu'à nous. C'est aujourd'hui que la grâce réalise dans notre temps ce pour quoi nous sommes grâce à Dieu. Et c'est là où le bât blesse pour ces gens qui écoutent Jésus. Ils ont reconnu que lorsque le Christ dit : "Aujourd'hui s'accomplit à vos oreilles ce passage de l'Écriture" c'est que dans le temps de ces hommes vient l'aujourd'hui de la grâce de Dieu, que dans l'histoire personnelle de chacun de ces hommes et de chacun d'entre nous c'est aujourd'hui que les prison­niers sont libérés, c'est aujourd'hui que les aveugles voient, c'est aujourd'hui que, finalement, le dessein salvifique de Dieu et la grâce de Dieu se réalisent. C'est aujourd'hui que la Parole prend acte, que Jésus-Christ, en sa personne, est Lui-même la grâce. Et c'est pourquoi il y a cet instinct d'appropriation.

C'est certainement pour nous un appel à ne pas considérer l'Église comme un service de consommation qui pourrait nous faire valoir auprès d'autres hommes. Il ne faut pas considérer le Christ comme la pommade miraculeuse qui va nous faire briller auprès des autres. On n'accomplit pas tous les jours des miracles, mais nous recevons des grâces spirituelles. C'est un appel à ne pas jalouser l'autre dans la grâce qu'il reçoit, à ne pas vouloir s'approprier Jésus-Christ de telle façon que les autres ne pourraient pas en profiter, ou authentifier par notre vie ou notre tempérament spirituel ce que les autres vivent dans l'intimité avec Dieu. Cela va aussi dans l'apostolat Nous ne sommes pas là pour rendre compte de ce que nous pourrions faire pour le Seigneur en disant : "Sei­gneur, Tu vois, ta Parole agit et j'ai pu ramener tel ou tel à la foi " ! ou encore : "Je fais partie de tel conseil", ce qui prouve que je m'approprie un peu la grâce de Dieu. Si c'est comme ça, le Christ aura la même attitude que vis-à-vis de ses amis et de ses connaissances. "Mais Lui, passant au milieu d'eux, allait son chemin!"

Le Christ se donne complètement et Il conti­nue à être pour nous Celui qui passe au milieu de nous c'est-à-dire qui accomplit sa Pâque et ne s'arrête pas à des considérations purement humaines et mes­quines. Nous avons à l'accueillir comme un don qui doit susciter une réponse à Celui qui nous fait le don de sa grâce.

 

 

AMEN