LA PORTE ÉTROITE

Ez 36, 33-38 ; Lc 13, 22-35

(25 octobre 1990)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

V

ous l'avez entendu et remarqué, cet évangile de Jésus a quelques consonances violentes un petit peu inacceptables ou troublantes pour notre sensibilité religieuse. Comment se fait-il que nous qui avons mangé avec Lui, qui avons connu sa Parole, qui avons parlé de Lui sur la place de nos églises, comment se fait-il qu'un jour nous risquons de nous entendre dire : "Je ne vous ai jamais vu. Je ne vous connais pas. Allez dans les pleurs et les grince­ments de dents." Il y a de quoi réveiller les chrétiens les plus endormis ou plutôt de les laisser dormir eux-mêmes en se disant : Attendons la fin sans nous in­quiéter. Je crois qu'il faut essayer de comprendre cet évangile au-delà de ces premières impressions sur lesquelles nous restons souvent. C'est d'ailleurs pour cela que notre foi est bien superficielle.

C'est la première phrase qui donne la clé de cet enseignement de Jésus. "Il cheminait par villes et villages, enseignant et faisant route vers Jérusalem." Jésus fait route vers Jérusalem, cette ville dont il sera question à la fin de l'évangile comme celle qui, déjà, a son compte de culpabilité et de drames et de péché puisqu'elle n'a fait qu'assassiner les prophètes, les sages et les rois que Dieu lui avait envoyés pour ras­sembler le peuple. C'est donc dans le contexte de la ville de Jérusalem et un contexte pascal qu'il nous faut comprendre l'exigence ou les paroles un peu dures du Christ à l'égard de ses interlocuteurs.

Jésus marche vers sa Pâque. Il va accomplir au troisième jour la consommation de sa présence sur la terre. Il va laisser se consumer tout ce qu'Il est comme offrande au Père dans sa mort et dans sa ré­surrection. Et je crois que pour l'évangéliste Luc, ici, la porte étroite dont il est question dans le discours même de Jésus, c'est sa Pâque. La porte étroite n'est pas plus large que la porte du tombeau et Jésus dit Lui-même : "cette porte sera fermée". Je la fermerai. "Et celui qui voudra venir et frapper la trouvera comme un obstacle." Et la trouvant comme un obsta­cle, il ne pourra pas y entrer.

La porte étroite c'est cet évènement qui est dit étroit parce qu'il ne fait pas partie de tout l'ensemble de nos raisons, de nos raisonnements, de notre intelli­gence et essentiellement de notre façon de chercher Dieu, Il y a de multiples et très larges façons de cher­cher Dieu, mais il n'y en a qu'une seule pour le trou­ver : c'est de passer par la porte étroite c'est-à-dire d'épouser le Christ dans sa mort et sa résurrection et passer avec Lui par la porte étroite le la Pâque. Et la porte étroite de la Pâque c'est l'échec humain. Si on ne cherche pas la rencontre du Christ dans l'échec hu­main de na mort, nous n'entrerons pas dans sa résur­rection. On aura beau frapper, on aura beau dire : Seigneur ! Seigneur ! on a fait de la catéchèse ! Sei­gneur, Seigneur, on a aidé les pauvres ! Seigneur, Seigneur, on venait à la messe tous les dimanches ou tous les jours à saint Jean de Malte ! Non cela ne suffit pas. Il faut entrer, avec le Christ, par la porte étroite. Et cette porte n'est pas à mesure humaine, c'est pour cela qu'elle est étroite. Ce n'est pas parce que le mystère de Dieu serait étroit, "esquiché" comme on dit ici, mais parce qu'Il nous demande de nous dé­pouiller de toutes nos considérations, aussi larges et enflées soient-elles, et de nous laisser conformer à ce mystère du Christ, mort sur l'étroitesse de la porte de la croix, enseveli dans ce passage étroit de la mort dans lequel on ne peut rentrer qu'en s'étant dépouillé de toute autre chose.

Voilà je crois cet enseignement de la porte étroite. Et la parole qui suit et qui est dure, c'est vrai, "Vous serez rejetés du Royaume si vous n'entrez pas par la porte étroite". Tout simplement cela veut dire, en termes positifs, que pour entrer dans le Royaume, il faut accepter de vivre avec le Christ le mystère de sa mort et de sa résurrection, dans l'étroitesse, dans le chemin le plus petit, le plus humble, celui qui, appa­remment nous ramène à la disparition et au néant. La porte étroite c'est le bout du chemin de notre vie qui s'ouvre en dehors de tous nos désirs, de toutes nos considérations, de toutes nos largeurs de vue, qui s'ouvre sur l'infini de Dieu Il y a ce paradoxe. La Pâ­que est le mystère de la porte étroite du tombeau qui débouche sur l'infini de la Résurrection. Et au fond, c'est cela que Jésus veut nous dire. Tout autre recher­che de Dieu, c'est d'abord le risque de ne pas trouver Dieu, en tout cas pour ce qu'Il est et pour ce qu'Il veut se manifester à nous, et c'est d'être réduit à l'éparpil­lement. L'humanité personnelle de chacun trouve Dieu dans la conformité à la Pâque de Jésus et c'est là même aussi qu'elle trouve son principe de rassemble­ment. Et ceci est tout à fait paradoxal que ce soit par la porte d'un tombeau, par la porte d'un lieu qui ouvre vers la mort, vers les ténèbres et la solitude absolue, que ce soit cette porte-là qui soit le grand portail de la découverte de Dieu et du rassemblement de toute l'humanité selon la belle image de la poule qui ras­semble ses poussins.

L'eucharistie d'aujourd'hui, c'est la porte étroite. Alors, ou bien nous y assistons par habitude ou par piété individuelle en se disant : une fois de plus ne me fera pas de mal, ou Dieu sera content de moi. Cela c'est prêter à Dieu des sentiments qu'il n'a pas. Ce n'est pas la peine de vouloir lui en donner. Mais Il nous demande, en participant à cette eucharistie, d'entrer vraiment dans le mystère de sa mort et de sa résurrection, c'est-à-dire de notre propre mort pour sa résurrection. Et c'est en cela que nous sommes "du Christ", et c'est en cela que nous portons dans ce monde le témoignage qu'au fond, quelle que soit l'immensité et la grandeur de ce monde, il est extrê­mement petit, infiniment petit par rapport à ce qu'il y a de l'autre côté, de ce mystère de la foi qui nous éclaire comme une meurtrière dans une pièce noire où il n'y a que ce rayon de lumière qui est capable d'ac­cueillir toute l'immensité de la luminosité du jour et du soleil.

C'est par cette meurtrière qu'il nous faudra, un jour, passer, dans le dépouillement total et l'obéissance absolue, à l'image du Christ, pour passer de notre humanité, comme d'une pièce sombre et ténébreuse, vers l'immensité du Royaume de Dieu où tout homme pourra prendre ses véritables mesures, non pas celles que nous donne le monde, mais celles que nous donnera Dieu et qui sera d'être avec Lui, sans mesure de temps, sans mesure de finitude, sans mesure et sans limitation d'amour et de lumière.

 

AMEN