A L'HEURE OU VOUS N'Y PENSEZ PAS
Ez 34, 23-27+31 ; Lc 12, 39-48
(20 octobre 1990)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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ette parabole pourrait nous induire en erreur comme si le Maître, c'est-à-dire Dieu, revenait à l'improviste afin de pouvoir surprendre les mauvais serviteurs en flagrant délit d'inattention, voire de débauche ou de violence à l'égard de leurs collègues de travail. Dieu n'est pas un maître soupçonneux qui nous surveille de loin et cherche à nous prendre en faute. Cette image d'un Dieu aux pensées tortueuses est totalement étrangère non seulement à l'évangile mais à toute la Bible et même à toute façon saine de nous tenir devant Dieu.
Si Dieu revient à l'improviste c'est d'abord pour que nous l'attendions. Cette réponse n'est pas suffisante mais c'est un début. En fait il y a un grand danger dans notre vie et notre vie chrétienne en particulier, c'est la lassitude ou l'habitude. A force que les choses se passent de façon normale, on finit par s'y accoutumer et par ne plus attendre autre chose. Nous nous laissons aller à la paresse, à la négligence, nous croyons que nous aurons toujours le temps de nous rattraper. Et puis la présence de Dieu, le retour de Dieu, sa venue s'estompe à l'horizon de notre esprit et nous finissons par vivre comme si Dieu, parti depuis si longtemps, ne devait jamais revenir ou en tout cas dans des délais tels qu'il n'y a pas de raison de nous en préoccuper. Nous perdons alors le sens de notre vie qui doit être attente, désir, tension, qui doit être en permanence attention à Dieu qui vient.
Et là, nous allons un peu plus profond dans l'explication de cette parabole. Dieu ne nous laisse pas ignorer le jour de son retour pour que nous soyons toujours dans l'attente, mais plus profondément nous ne pouvons qu'ignorer le jour du retour de Dieu parce que Dieu est sans cesse en train de venir. C'est une myopie de notre regard qui fait que nous avons l'impression que tout se passe en l'absence de Dieu parce qu'Il est loin et que viendra un jour où Il se manifestera, où Il reviendra. En fait, Dieu ne cesse de venir. Seulement nos yeux sont si paresseux pour regarder que nous ne discernons pas cette venue permanente de Dieu. Et nous en tenant à la superficie des choses nous avons l'impression que rien ne se passe, à ce niveau-1à, bien entendu. Finalement le plus important de notre vie nous échappe.
Le plus important, c'est ce surgissement, ce jaillissement permanent de Dieu dans l'histoire des hommes, dans notre histoire personnelle, dans notre histoire la plus secrète. Ce surgissement de Dieu dans le moindre des événements ou au plus profond de notre cœur dans le secret de nous-mêmes. En fait chaque jour, chaque événement est grâce. "Tout est grâce" disait Thérèse de l'Enfant Jésus. Cela ne veut pas dire simplement que tout est une source de grâce, que tout peut être lu à la lumière de la grâce, mais que tout est réellement gratuité parfaite c'est-à-dire surgissement imprévisible, à tout instant de Dieu au plus profond de nous Il se passe tout le temps quelque chose dans notre vie. C'est nous qui ne savons pas voir. Dieu vient sans cesse à travers les moindres choses qui nous apparaissent moindres ou petites parce que nous ne les regardons pas bien. En réalité, toute rencontre, si banale soit-elle, toute parole si quotidienne soit-elle, tout geste que nous posons a un sens, une signification. Dieu est présent et nous devrions lire cette présence et ainsi nous familiariser avec ce regard de Dieu qui va plus profond que notre regard inattentif.
En fait, nous devrions être tout le temps sur le qui-vive, tout le temps dans l'attente parce que, sans cesse il y a une réponse à préparer. Et cette réponse peut passer inaperçue, ne pas être donnée si nous n'avons pas attendu. Par conséquent Dieu ne cherche pas à nous prendre en défaut, Dieu ne cherche même pas à nous préparer pour un futur hypothétique, plus ou moins lointain. Dieu veut que nous attendions sa venue à tout instant parce qu'Il vient à tout instant, parce que tout instant est porteur de sa présence et porteur de sa nouveauté, porteur d'un renouvellement de ce que nous sommes. Et c'est seulement grâce à cette attente, à cette attention, à ce désir que nous devenons capables de percevoir et donc de recevoir cette venue, de percevoir et de recevoir ce miracle permanent au fond de nous-mêmes que par ignorance ou par négligence, par fragilité ou manque d'amour nous négligeons si souvent.
Soyons donc sans cesse tendus vers le Seigneur Il répond à notre attente. Il ne cesse de répondre et tant de choses qui, dans notre vie, passent inaperçues, pourraient être signe de Dieu, parole de Dieu, présence de Dieu, tendresse de Dieu.
AMEN