IL N'Y A PAS DE MÉDIOCRITÉ DANS L'ÉVANGILE

Ap 11, 1-12 ; Lc 19, 11-27

(15 novembre 1989)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

D

ans cette parabole il y a d'abord le fait que deux paraboles sont mêlées. D'une part celle de cet homme qui doit aller recevoir la royauté, dans un pays lointain, et que ses concitoyens haïssent et veulent empêcher de recevoir cette royauté en envoyant une ambassade. On reconnaît ici l'his­toire symbolique de Jésus avec le peuple juif qui le rejette et qui ne veut pas le recevoir comme Roi. "Jé­sus dit cette parabole parce qu'Il était près de Jéru­salem et qu'on pensait que le Royaume de Dieu allait apparaître à l'instant même." Jésus annonce donc que ce Royaume de Dieu ne viendra qu'après l'épreuve de la croix, de la passion et de la mort.

En même temps, cette introduction sur le Royaume de Dieu imminent, introduit aussi l'autre parabole mêlée à la première, celle des trois serviteurs qui reçoivent une somme d'argent et qui doivent la faire fructifier. C'est dire que le délai du Royaume nous est donné pour que nous fassions fructifier les dons de Dieu. Celui qui a fait fructifier largement reçoit plus encore, celui qui a gardé frileusement la somme confiée, on lui enlève même ce qu'il a. Ceci se résume dans la parole finale : "A tout homme qui a, l'on donnera, mais à celui qui n'a pas, on enlèvera même ce qu'il a !" Phrase qui prise au pied de la lettre est révoltante, ce serait dire que les pauvres devien­dront encore plus pauvres et les riches encore plus riches, ce qui, d'après nos frères de l'Est, est la défini­tion du capitalisme, et qui est le contraire de l'évan­gile. Si Jésus le dit ainsi, il le fait volontairement pour piquer l'attention de ses auditeurs. Ce n'est pas une parabole de justice sociale, un programme de solida­rité, d'égalité ou de partage entre les hommes. Cette fausse interprétation, Jésus l'a bien aperçue, puisqu'Il insiste et que ses auditeurs se récrient : "Seigneur, il en a déjà dix fois plus que l'autre !" Jésus a voulu nous indiquer ce qui est la "pointe" de cette parabole.

Nous ne pouvons pas être ses serviteurs né­gligents, des serviteurs ingrats, qui laissent les dons de Dieu se perdre ou simplement rester en jachère. Dieu nous a confié notre vie, un certain nombre de dons, Il nous a confié le monde pour que tout cela fructifie. Ce qui nous est donné ne peut pas rester sous le boisseau, ce qui nous a été donné, c'est pour le bien de tous et c'est donc pour la gloire de Dieu. C'est pourquoi il faut que cela se développe, se déploie, devienne plus vaste. Dans le christianisme, il ne peut pas y avoir de recherche de la médiocrité, il ne peut pas y avoir cette sorte de misérabilisme qui ferait qu'on voudrait toujours le moins possible, sous pré­texte de modestie, de simplicité et pour éviter ce qu'on appelle parfois le triomphalisme, se contenter du moindre effort, se contenter de choses médiocres. La médiocrité est contraire à l'esprit de l'évangile. Car si l'évangile nous appelle à l'humilité, à la simplicité, ces vertus ne sont pas médiocrité. C'est une caricature de l'humilité que d'en faire une simple modestie fri­leuse. L'humilité va de pair avec la magnanimité, c'est-à-dire la grandeur. La vraie humilité ne consiste pas à dire sans cesse : "Je ne suis rien, je ne sais rien, je en fais rien !" La vraie humilité c'est de se mesurer dans la réalité de ce que l'on est, en sachant reconnaî­tre ce que Dieu nous a donné, mais aussi en sachant reconnaître avec autant de cœur et autant d'enthou­siasme ce que Dieu a donné aux autres. Le contraire de l'humilité c'est de se croire supérieur aux autres, c'est de vouloir que les autres nous soient inférieurs et subordonnés. Mais reconnaître chez les autres la grandeur des dons de Dieu, la reconnaître aussi en soi-même, c'est magnanimité qui va de pair avec l'humilité. Il faut avoir un regard vrai sur soi et ce regard doit aussi bien reconnaître la grandeur des dons de Dieu que les limites que nous imposons à ces dons de Dieu et la pauvreté qui est la nôtre. Mais cette pauvreté ne doit pas être un prétexte pour se replier sur soi, pour négliger ces dons de Dieu. Elle doit être, au contraire, un appel vers un plus et donc vers une culture de tout ce que Dieu nous a donné pour que cela fructifie le plus possible. Nous devons d'un même élan aider nos frères à faire fructifier les dons reçus et être heureux, le cas échéant que cette fructifi­cation dépasse nos propres dons.

Ayons un cœur large et non pas un cœur étri­qué, un cœur rapetissé. Sous prétexte de modestie ne cultivons pas le goût des choses médiocres. Ayons le cœur assez large et grand pour reconnaître nos limi­tes, pour reconnaître la beauté des dons de Dieu, assez grand pour répondre à ses dons par une louange et par une action qui soit à leur mesure.

 

AMEN