LE REFUS DES INVITÉS AU FESTIN

Ap 6, 1-8 ; Lc 14, 15-24

(14 novembre 1989)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

P

uisque ceux qui étaient invités, ceux qui avaient été préparés depuis toujours dans le dessein de Dieu à être bénéficiaires du Royaume, de la promesse, n'ont pas été dignes, c'est comme le dira saint Paul : "C'est vers les païens que nous allons nous tourner !" C'est plus exactement parce que les juifs n'ont pas compris quelle était leur mission véritable, c'est-à-dire non seulement d'être les invités du Royaume, les invités du repas des noces de Dieu avec l'humanité, mais encore de témoigner au­près des autres hommes de cette invitation, et de par­ticiper à cet appel du maître adressé à tous les hom­mes à venir aux noces, c'est parce qu'ils n'ont pas compris cela qu'ils vont être rejetés et ce sont les païens qui prendront leur place, comme cela s'est ac­compli dès la naissance de l'Église.

Cette signification immédiate, très marquée par les problèmes de commencement de l'Église, nous devons dans un deuxième sens nous l'appliquer à nous. Nous sommes, nous, les descendants de ces païens qui ont été appelés au Royaume Mais, étant de bons chrétiens, étant nés à l'intérieur de l'Église, nous risquons d'avoir les mêmes réactions que les juifs devant la venue du Christ. Parce que nous avons l'im­pression que cela va de soi que nous faisons partie de l'Église, nous risquons de faire passer beaucoup de choses avant l'invitation du Seigneur, de faire passer nos préoccupations terrestres, quotidiennes, avant la préoccupation du Royaume de Dieu. Ne nous arrive-t-il pas souvent de dire :" Je viens de me marier, j'ai acheté ceci ou cela, j'ai telle chose à faire, j'ai tel souci, j'ai une grande préoccupation, une maladie, des gens dont il faut que je m'occupe, des soucis pro­fessionnels", puis la prière, la rencontre du Seigneur, l'ouverture du cœur au message de Dieu passera après parce qu'il y a des urgences.

Il y a une deuxième manière de nous appli­quer cette parabole. Jésus a envoyé chercher les pau­vres, les estropiés, les aveugles, les boiteux. Nous sommes nous, non seulement parce que nous sommes les descendants des païens symbolisés par ces pau­vres, ces aveugles, ces boiteux, nous sommes ces pauvres parce que, devant Dieu, tout homme est un pauvre, un estropié, un boiteux. Et le grand tort des premiers invités c'est de n'avoir pas compris qu'ils avaient besoin de Dieu, c'est de croire que Dieu leur était suffisamment familier pour qu'ils puissent se préoccuper d'autre chose, c'est de n'avoir pas compris leur pauvreté réelle, leur misère qui en faisait des gens qui avaient besoin de Dieu, "des besogneux de Dieu".

Oui, nous sommes tous ces pauvres, ces es­tropiés, ces aveugles et ces boiteux. Et même si en venant à l'eucharistie, nous nous sommes confessés, même si nous avons reçu le pardon de Dieu, nous restons pécheurs quand même, peut-être pas avec le poids immédiat du péché actuel commis s'il a été par­donné, mais avec cette profonde misère, cette pro­fonde pauvreté qui tient à tellement de lâcheté, à tel­lement de fragilité en nous, à tellement de médiocrité, à toutes ces fautes qui ne sont peut-être pas faciles à dire ou à mesurer, parce que ce sont des fautes d'indif­férence, d'inattention, d'omission, mais qui forment en notre cœur toute une pesanteur, toute une usure, toue une malfaçon qui font que, même en sortant du sa­crement de pénitence, nous nous approchons de l'autel comme des pauvres, comme des pécheurs qui ont encore et toujours besoin du pardon du Seigneur.

Et si le Seigneur dit que pour remplir la salle des noces il faut, en quelque sorte, faire entrer les gens de force, cela ne veut pas dire que Dieu nous contraigne à être sauvés, que Dieu nous contraigne à venir à l'eucharistie et que Dieu s'impose à nous. Cela veut dire que le désir de Dieu est tellement grand de nous voir participer à son repas, de nous voir entrer dans son intimité, de nous voir marcher vers le Royaume, le désir de Dieu est tellement grand qu'Il multiplie auprès de nous les instances, qu'Il multiplie auprès de nous les gestes et les démarches de sa misé­ricorde, non pas pour nous contraindre mais Il aurait presque envie de nous faire entrer de force, si cela était compatible avec la réponse de notre liberté.

Alors ce repas de l'eucharistie, auquel nous venons comme des pauvres, ce repas qui est d'une telle importance aux yeux de Dieu qu'Il brûle du désir de nous voir venir le partager avec Lui, ce repas qui est la préparation du Royaume, ne le négligeons pas, n'y venons pas d'une façon distraite, n'y venons pas comme ces premiers invités qui portaient dans leur cœur le souci de leur ménage, de leur famille ou de leurs biens, avant de porter le souci de Dieu. Venons ici comme des pauvres qui ont vraiment de la grâce de Dieu, comme des gens qui ne peuvent pas se passer de cette présence de Dieu qui nous sauve. Venons avec un grand désir dans notre cœur pour que Dieu puisse vraiment se donner à nous.

 

AMEN