PARLER EN VÉRITÉ

Ap 2, 12-17 ; Lc 12, 1-12

(27 octobre 1989)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

C

e passage d'évangile revient à plusieurs repri­ses et de différentes manières sur le problème du langage.

Jésus commence par parler de l'hypocrisie des pharisiens c'est-à-dire de leur mensonge du fait qu'ils "disent et ne font pas". Ils sont autres que ce qu'ils semblent être. Jésus dit : "Ce qui est caché sera révélé." Rien ne peut être tenu caché car finalement tout se dira au grand jour. "Même ce que vous aurez dit à l'oreille", dans les pièces les plus reculées, ce que nous aurons proclamé en paroles au sujet du Fils de Dieu cela aussi le Fils de Dieu le proclamera de­vant la face des anges.

Ensuite Jésus nous dit que toute parole contre le Fils de l'Homme peut être pardonnée mais non une parole contre le saint Esprit. Et là nous tombons sur quelque chose de très mystérieux. Quel est ce blas­phème, cette parole contre le saint Esprit qui est plus grave qu'une parole dite contre le Christ ? Quelle dif­férence y a-t-il ?

Et enfin Jésus nous dit de ne pas craindre, de ne pas chercher ce que nous devrons dire pour nous défendre si nous sommes condamnés. C'est le saint Esprit qui nous enseignera ce qu'il faut dire.

Je ne crois pas qu'il soit excessif d'interpréter ce texte de saint Luc par le titre que saint Jean donne au Saint-Esprit. L'Esprit est l'Esprit de vérité. Ce que le Sain-Esprit nous enseignera à dire sans que nous ayons besoin de le préparer quand nous serons condamnés, ce que le saint Esprit nous enseignera, c'est la vérité. Il n'y a pas à apprêter nos paroles, il n'y a pas à farder notre discours, il n'y a pas lieu de prépa­rer notre défense avec un certain nombre d'arguments plus ou moins vrais ou aléatoires. Le saint Esprit nous donnera la vérité car "c'est la vérité qui nous rend libres." Mais peut-être que cette parole contre le saint Esprit qui ne peut pas être pardonnée c'est justement une parole contre l'Esprit de vérité. Je ne garantis pas que ce soit la seule interprétation ni la meilleure, mais cela peut nous éclairer. Si l'Esprit est l'Esprit de vérité, blasphémer l'Esprit c'est nous fermer à la vérité. Pas seulement à la vérité dogmatique, pas seulement aux vérités de la foi qu'il faut croire, mais à la vérité de notre être, cette adéquation profonde de ce que nous sommes avec ce que nous disons et de ce que nous sommes avec ce que Dieu veut que nous soyons. Cette sorte de vérité ontologique, intérieure, profonde, celle justement qui manque aux pharisiens et qui fait que Jésus dit qu'ils sont hypocrites. Pas nécessairement parce qu'ils mentent mais peut-être parce qu'ils se mentent à eux-mêmes en vivant sur l'apparence, en vivant sur cette sorte de regard illusoire qu'on porte sur soi-même. C'est cela cette hypocrisie.

Et si Jésus dit que tout ce qui est caché doit être révèle c'est que la profondeur de ce que nous sommes ne peut pas être toujours artificiellement tenue dans l'ombre au profit de je ne sais quelle fa­çade en exergue de nous-mêmes. L'Esprit révèle le secret de notre cœur. L'Esprit nous conduit vers cette vérité qui est la vérité de Dieu mais la vérité de Dieu prenant chair en nous, nous révélant à nous-même et ainsi nous rendant vrai aux yeux des autres. C'est pourquoi, refuser le saint Esprit c'est refuser cette vérité, c'est vouloir se cacher à soi-même ce que nous sommes, vouloir nous glisser dans l'illusion, dans l'artifice, dans l'erreur, dans tout ce que nous pouvons résumer sous le mot de mensonge.

Et si nous refusons l'évidence, si nous refu­sons cette vérité intérieure qui est en nous, cette pré­sence de Dieu qui illumine l'intérieur de ce que nous sommes, si nous refusons cette vérité, alors nous sommes radicalement faux. Et c'est pourquoi ce péché ne peut pas nous être remis parce que nous refusons d'y voir clair. Nous pouvons nous tromper sur le Fils de l'Homme, nous pouvons nous tromper sur les vé­rités révélées, nous pouvons nous tromper sur beau­coup de choses, mais il ne faut pas que nous refusions la lumière quand elle nous est donnée. Il ne faut pas refuser d'y voir clair quand le saint Esprit nous illu­mine. C'est pourquoi cette parole profonde sur nous-même, ce regard qui est le regard de Dieu sur nous-même, si nous ne l'acceptons pas, alors le Christ ne pourra pas nous défendre devant les anges de Dieu ni devant son Père, parce que nous nous nous serons mis volontairement à côté de notre vraie vie, à côté de notre réalité profonde.

Méfions-nous de cette hypocrisie que Jésus condamne, cette hypocrisie des pharisiens ce qui prouve qu'elle peut arriver à des gens très bien car les pharisiens étaient extrêmement pieux, religieux et croyants. Mais la piété aussi peut servir d'illusion et nous aider à nous faire illusion sur nous-mêmes. Ac­ceptons ce regard de Dieu qui pénètre dans notre cœur. Acceptons que le saint Esprit nous mette à dé­couvert à nos propres yeux et aussi aux yeux de Dieu et aux yeux de nos frères.

 

 

AMEN