RÉJOUISSEZ-VOUS

1 Co 1, 10-17 ; Lc 10, 17-24

(5 octobre 1988)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

R

éjouissez-vous de ce que vos noms sont ins­crits dans les cieux !" On s'est souvent demandé quelle conception du royaume pouvait avoir le Christ et comment Il l'avait fait passer à ses disciples. La plupart du temps, on dit que les disciples étaient dans l'incertitude, qu'ils avaient peut-être le désir que le Christ rétablisse par les armes ou une action plus ou moins violente ou militaire le royaume de la suprématie d'Israël sur les autres nations et obtienne ainsi par une révolution de l'ordre international un nouveau royaume espéré par une fraction d'Israël.

Les passages que nous venons d'entendre nous montrent que la question n'est pas aussi simple. Les disciples n'ont pas l'air d'avoir cru à un royaume qui serait le fruit d'une conquête par les armes puis­que, précisément, ils sont envoyés par le Christ "pour chasser les démons". Et ce qui les émerveille, ce qui les remplit de joie, ils l'expriment à leur retour. "Sei­gneur, en ton nom, nous avons chassé les démons ce qui montre bien que pour eux ce n'était pas l'ambi­guïté d'un royaume temporel qui les poussait à suivre le Christ.

Mais plus intéressante encore est la manière dont leur répond Jésus : "Je voyais Satan tomber comme l'éclair !" Alors que ses disciples travaillent sur des gens dont ils chassent les démons, Jésus voit dans une sorte de réalité céleste le démon lui-même tomber. Et plus loin Il ajoute : "Ne vous réjouissez pas de ce que vous chassez les démons mais de ce que vos noms sont inscrits dans les cieux !" Cela veut dire : ne vous réjouissez pas de l'efficacité que vous pouvez avoir actuellement, sur cette terre, mais réjouissez-vous, de ce que votre être profond, votre nom, est déjà inscrit dans la réalité des cieux, c'est-à-dire dans le royaume à venir.

Le Christ montre clairement ainsi pourquoi Il est venu. Il n'est pas venu pour améliorer dans un présent immédiat la situation terrestre, politique ou sociale, mais pour que notre nom à chacun soit inscrit dans les cieux. Il explique clairement à ses disciples que le but même de leur mission d'apôtres c'est le royaume des cieux. Et l'on comprend mieux pourquoi l'évangéliste a mis ici cet hymne de jubilation du Christ disant que tout lui a été remis par son Père. "Tel est ton bon plaisir. Tout m'a été remis et nul ne sait qui est le Fils si ce n'est le Père et nul ne sait qui est le Père sinon le Fils et celui à qui le Fils veut bien le révéler."

Cela veut dire que la communication entre le ciel, le lieu du royaume à venir, et la terre, là où le Christ est venu, se passe à cause du lien intime qui existe entre le Père et le Fils. Le Fils est venu sur la terre pour que, ayant tout reçu du Père, Il puisse déjà le transposer, le transférer, l'inscrire déjà dans le royaume à venir. Et de la même façon, parce qu'Il vient du Père, Il peut déjà révéler à ses disciples leur véritable destinée, le véritable sens de ce royaume.

Cela est assez bouleversant quand on y pense. C'est Dieu Lui-même qui se fait le point de jonction entre ce monde-ci et le monde à venir. Nous ne pas­sons pas d'un monde à l'autre par nos propres efforts ou par notre propre tension vers un royaume à venir. Le royaume à venir n'est pas notre fabrication, n'est pas le résultat de nos projets. Mais l'articulation entre les deux, c'est la relation entre le Père et le Fils. Le lien entre le royaume ici-bas et le royaume à venir, c'est le lien d'amour entre le Père "qui a tout remis entre les mains du Fils" et le Fils qui sait qu'Il est le seul à pouvoir nous révéler le Père.

Encore aujourd'hui, c'est cela même que nous avons à vivre. Nous n'avons pas à construire un royaume, mais nous avons à nous laisser construire "en royaume" par l'intervention du Fils qui nous a reçus des mains du Père et qui, petit à petit, jour après jour, inscrit notre nom dans les cieux. Nous avons à nous laisser prendre, à nous laisser saisir pour qu'ef­fectivement nous puissions, petit à petit être au cœur de ce monde, les signes d'espérance du monde à venir, celui-là même que Dieu nous prépare, celui-là même qui est dans les cieux, non pas comme un ailleurs, mais un aujourd'hui qui commence, maintenant, à germer parmi nous.

 

AMEN