L'IRRUPTION DU ROYAUME

Am 9, 11-15 ; Lc 9, 1-9

(28 septembre 1988)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

C

ette page d'évangile comporte deux moitiés bien distinctes. La deuxième a trait à Hérode et je ne m'y arrêterai pas. Je voudrais plutôt réfléchir sur la mission des douze.

La mission des douze est le prélude de ce que sera la mission définitive après le départ du Christ. "Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je vous en­voie !" Ici, Jésus envoie les douze "à l'essai". Il teste leur capacité apostolique. Il leur confie un ministère temporaire, limité pour les accoutumer à ce qui sera leur vocation définitive, celle de constructeurs de l'Église.

Ce ministère "à l'essai" se caractérise d'abord par des œuvres de guérison. L'acte de guérir tient une place importante tant dans les miracles du Christ que dans la mission des douze. "Il leur donna puissance et pouvoir sur les démons et sur les maladies pour les guérir !" Ces guérisons sont mises en étroit rapport avec la puissance sur les démons ce qui nous invite à comprendre qu'elles sont assimilées à une lutte contre l'esprit du mal, elles sont le signe de la victoire sur les démons, sur les puissances hostiles. C'est donc déjà la Rédemption, c'est dons déjà la croix qui est annoncée. Si les apôtres guérissent les malades, c'est pour mani­fester que Jésus est vainqueur du mal, l'emporte sur le mal.

Ces guérisons sont donc équivalentes à l'autre caractéristique : ''Proclamez le royaume de Dieu !" Proclamer le royaume de Dieu ou guérir, c'est la même chose. Proclamer le royaume de Dieu, c'est proclamer sa victoire sur ses ennemis, la fin du règne usurpateur de Satan sur le monde, c'est donc procla­mer que nous sommes arrachés à cette influence né­faste, "nous sommes transférés dans le royaume de Lumière" comme le dira saint Paul.

Ceci peut aussi nous faire comprendre une troisième caractéristique de cette mission. Non seu­lement ils proclament le royaume de Dieu, non seu­lement ils guérissent les malades en signe de cette victoire, mais encore le conseil essentiel que Jésus leur donne est de ne prendre rien pour la route "ni bâton, ni besace, ni pain, ni argent, ni deux tuniques". Si Jésus insiste sur ce dépouillement, ce n'est pas par un esprit d'ascèse ou de pauvreté, c'est à cause de l'imminence du royaume. C'est parce que le royaume est là qu'il n'est pas nécessaire de prendre des provi­sions pour l'avenir. C'est parce que les apôtres sont des itinérants qui marchent à toute vitesse devant le royaume qui les suit. Il n'est pas nécessaire de faire des provisions, mais il faut se hâter, il faut donc être loger, il faut pouvoir marcher vite, il faut ne pas traî­ner après soi de nombreux bagages.

Tout se résume donc dans cette mission sur l'imminence du royaume. Cela a induit les premières générations chrétiennes à croire que la fin du monde allait survenir d'un jour à l'autre, mais Jésus n'avait jamais dit cela. Il n'a jamais dit que c'était la fin du monde, Il a parlé de la venue du royaume. Avant d'être une venue visible et éclatante comme elle le sera à la fin des temps, cette venue du royaume est d'abord une venue intérieure, profonde mais non moins réelle. C'est cela l'essentiel de l'annonce apostolique. C'est que le royaume est là, c'est-à-dire que le règne de Dieu est déjà commencé dans nos cœurs, dans nos corps, dans nos vies. Et c'est cela que nous devons comprendre et qui est vrai aujourd'hui comme au temps des apôtres, et qui est vrai chaque jour, même si nous attendons pendant des siècles la fin du monde qui ne sera que le résumé de cette venue du royaume qui elle est à l'œuvre de façon perma­nente dans nos cœurs. Il faut que nous comprenions que nous sommes sans cesse aspirés, attirés par ce royaume qui vient, envahis par ce royaume qui fait irruption en nous. Notre vie n'est pas une vie qui se déroule de façon calme et sans à coups, sans que rien ne vienne la dynamiser. Notre vie est sans cesse rem­plie par l'irruption de Dieu, par la venue de Dieu, par le royaume de Dieu qui entre en nous. Sachons sans cesse être remis en question, être remis en marche, en voyage par ce royaume qui nous appelle à sa suite.

 

AMEN