ÉCOUTER LA PAROLE

Am 8, 9-12 ; Lc 8, 16-21

(24 septembre 1988)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

P

renez garde à la manière dont vous écoutez !" Si j'étais un peu direct, je vous dirais : "De quelle manière venez-vous d'écouter la Parole de Dieu ? L'avez-vous entendue ? Est-elle simplement quelques paroles religieuses qui se retrouvent dans notre mémoire ? Est-ce qu'elle est comme ces mots, ces discours que nous entendons toute la journée qui ne nous rassasient pas d'ailleurs mais qui emplissent notre cœur, notre esprit, notre vie de bruit et de vide ?"

Oui, frères, prenons garde à la manière dont nous écoutons la Parole de Dieu. La Parole de Dieu ne s'écoute pas comme une parole humaine. Elle ne s'écoute pas de la façon dont nous nous écoutons les uns les autres. A plus forte raison, elle ne s'écoute pas comme une émission, comme un film, comme un discours politique. Pourquoi ? Parce qu'elle n'est pas une parole humaine, elle n'est pas une parole d'échange humain, personnel, familial ou social. Elle est la Parole de Dieu. Or la Parole de Dieu n'est pas d'abord ce qui se dit, ce qui s'explique, ce qui se ra­conte ou ce qui est saisi avec les oreilles. La Parole de Dieu c'est la chair même du Christ et la chair ça ne s'entend pas. La Parole de Dieu c'est la chair du Christ qui nourrit, qui fortifie, qui vivifie l'être humain qui doit atteindre ses profondeurs les plus intimes, les plus inconnues, qui doit toucher toutes les fibres de son être, parfois d'ailleurs et heureusement à son insu.

La Parole de Dieu est comme une lumière si­lencieuse qui va scintiller, éclairer, illuminer toute la pièce, même les endroits qui ne sont pas visibles à l'œil nu, sous les lits par exemple. La Parole de Dieu ne se reçoit pas d'abord avec les oreilles, donc elle ne doit pas y rester, elle ne se reçoit pas non plus avec notre intelligence, si brillante soit-elle, elle ne se re­çoit pas non plus avec notre vie sentimentale, affec­tive psychologique. C'est l'être tout entier qui doit écouter, recevoir, se laisser imbiber, se laisser impré­gner de la Parole de Dieu, de la chair du Christ, au­trement dit de sa présence réelle dans ce monde, dans l'Église et dans notre vie par la grâce baptismale re­nouvelée par celle du pardon des péchés, nourrie et authentifiée par celle de l'eucharistie.

Voilà ce qu'est pour nous chrétiens l'écoute de la Parole. Et d'ailleurs quand on vient dire au Christ "Ta mère et tes frères sont là !" Jésus répond : "Ma mère et mes frères sont ceux qui écoutent la Parole de Dieu et qui la mettent en pratique !" Cette pratique, cette incarnation de la Parole de Dieu nous établit dans la parenté véritable du Verbe incarné car nous sommes toujours, chaque jour, dans chaque geste de notre vie comme dans chaque pensée, dans la logique de l'Incarnation. Il n'y a de vérité que lorsqu'elle s'in­carne en nous c'est-à-dire lorsqu'elle agit sur notre agir, qu'elle pénètre nos pensées qu'elle convertit nos désirs, qu'elle guide nos gestes, nos pas et tout ce que nous faisons. C'est cela qui nous établit dans la pa­renté véritable du Christ.

Autrement si la Parole de Dieu ne reste qu'une audition extérieure, pour rajeunir ou nourrir notre réflexion religieuse, ce n'est pas la Parole de Dieu, ou alors elle est encore extrêmement lointaine et diffuse. Souvent nous nous plaignons de ne pas savoir comment vivre cette Parole de Dieu, de ne pas savoir que faire dans notre vie d'hommes, quels choix nous devons accomplir. L'une des raisons c'est que cette Parole de Dieu n'est pas assez profondément ancrée en nous pour nous faire agir, elle n'est pas as­sez profondément incrustée dans notre volonté, dans notre liberté pour que nous soyons vraiment des hommes libres c'est-à-dire laissant libre cette puis­sance, cette fécondité de la Parole de Dieu, qui doit s'exprimer naturellement, mais de façon surnaturelle dans notre vie, dans tout notre être.

Nous qui venons chaque jour et qui méditons chaque jour, en silence chez nous, la Parole de Dieu, prenons garde à la façon dont nous l'écoutons car la façon dont nous l'écoutons entraîne sa fécondité ou sa stérilité dans notre propre vie, entraîne son rayonne­ment dans notre vie intérieure et dans notre vie exté­rieure pour nos frères.

Est-ce que nous n'écoutons pas la Parole de Dieu comme un document que nous classons dans notre esprit ou dans notre vie, façon pour nous de la mettre sous notre lit, et elle n'éclaire que le plancher et personne ne s'y retrouve et même pas nous. Que la vierge Marie qui n'a pas "entendu" les paroles du Christ, si ce n'est à travers la volonté du Père, car pour elle, le Verbe s'est incarné avant que le Verbe ne parle, avant qu'elle ne L'écoute. Et pour nous ce doit être la même chose. Que la disponibilité, que la li­berté intérieure de l'écoute de la vierge Marie nous aide à accueillir comme elle et à laisser féconder en nous cette Parole de Dieu. Oui, frères, prenons bien garde à la manière dont nous l'écoutons.

 

AMEN