LES FEMMES

Am 8, 4-8 ; Lc 8, 1-3

(23 septembre 1988)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

L

'évangile de ce jour impose que je m'adresse plus spécialement à mes sœurs qu'à mes frères puisqu'il s'agit "des femmes qui ont suivi Jé­sus." Vous savez que ce passage de saint Luc n'a pas de parallèle dans les autres évangiles. C'est une exclu­sivité absolue. On l'a souvent cité de façon un peu apologétique pour dire : "Voyez, Jésus n'était pas tenu par les préjuges de l'époque. Il était un rabbi, et alors que les rabbis n'enseignaient qu'aux hommes, car il fallait être un homme pour entrer dans la maison d'enseignement d'un rabbin, Jésus qui est extrême­ment ouvert, qui croyait à l'émancipation de la femme, avait déjà amorcé, autour des douze dont Il ne pouvait pas se passer, une petite équipe de femmes qui le suivaient depuis la Galilée."

Je ne suis pas sûr que ce soit exactement le but de saint Luc car malgré le fait qu'il les mentionne, le portrait de ces dames n'est pas tout à fait flatteur. Il faut dire les choses comme elles sont puisque la principale caractéristique de ces femmes est que "le Christ les avait guéries d'esprits mauvais et de maladies". On ne peut pas dire que ce soit éminemment flatteur. En outre Luc a l'air d'insister un peu lourdement sur l'assistance financière "elles assistaient Jésus et ses disciples de leurs biens" ce qui pourrait laisser un premier pressentiment de dames patronnesses. En aucun cas on ne peut trop jouer sur ce passage pour faire valoir de la condition féminine à l'intérieur de l'évangile. Cependant il me semble qu'il y a quelque chose de très important sur lequel je voudrais m'attarder.

Effectivement Luc confère à trois personnes dont il nomme les noms, Marie, Jeanne, Suzanne et quelques autres, le fait d'avoir été témoin des actes de Jésus et de l'avoir suivi depuis le début. Vous savez que, pour saint Luc, un apôtre est quelqu'un qui peut dire que Jésus est ressuscité parce qu'il l'a connu avant. Pour saint Luc, au sens formel du terme, un apôtre est celui qui peut dire : "Celui avec lequel j'ai vécu pendant quelques années au cours de son mi­nistère en Galilée et de sa montée vers Jérusalem, Celui-là c'est bien le même que j'ai vu Ressuscité !" Autrement dit, pour saint Luc, l'apôtre, au sens pre­mier et essentiel du terme c'est celui qui fait le lien entre Jésus avant sa mort et Jésus après sa résurrec­tion. Il est donc un témoin absolument privilégié, absolu et incontestable et nécessaire.

Or, quand vous lisez de près l'évangile de Luc, il y a une chose surprenante, c'est que "ces da­mes" ont un statut supérieur aux apôtres. Écoutez plutôt : "Il advint qu'Il cheminait à travers villes et villages, prêchant et annonçant la bonne nouvelle du royaume. Les douze étaient avec Lui ainsi que quel­ques femmes." Donc, avant la mort, pendant le mi­nistère public, les femmes sont témoins et témoins autorisés. Et plus intéressant encore, au moment de l'ensevelissement, et là encore Luc est le seul à le dire "C'était le jour de la préparation, le sabbat commen­çait à poindre, cependant et là il y a une référence explicite, les femmes qui étaient venues avec Lui de Galilée avaient suivi Joseph (Joseph d'Arimathie), elles regardèrent le tombeau et comment son corps avait été placé, puis elles s'en retournèrent et prépa­rèrent aromates et parfums et le Sabbat elles se tin­rent en repos selon le précepte." La mention des femmes termine le récit de la Passion. Or comment commence le récit de la Résurrection, "Le premier jour de la semaine, à la pointe de l'aurore, elles allè­rent à la tombe, portant les aromates qu'elles avaient préparés. Elles trouvèrent la pierre roulée." C'est très important. En clair cela veut dire ceci : pour Luc, qui sait très bien que le point de passage, le point vif du témoignage apostolique, c'est d'avoir été témoin avant et après, celles qui sont le plus apte à donner le té­moignage sont effectivement les femmes qui étaient venues avec Lui de Galilée. Elles l'ont suivi depuis le début de son ministère, elles sont les derniers témoins de l'ensevelissement alors qu'il n'y a pas les douze, elles vont être les premiers témoins de la Résurrection alors qu'il n'y a pas encore les douze. C'est elles qui feront la charnière entre le Ressuscité et les douze. Ceci est tout à fait extraordinaire, car dans la tradition juive ce l'époque, les femmes n'étaient pas jugées capables de témoigner. Or là elles sont les premiers témoins. Elles sont les témoins du fait unique et ab­solu de la Résurrection, avant même les apôtres. C'est pour cela que la tradition byzantine a pu parler de Madeleine comme "apôtre des apôtres" ce qui veut dire, c'est elle qui a amené les apôtres à être des apô­tres.

Je crois qu'il y a là quelque chose de très beau et de très grand qui veut dire ceci. Le témoignage de l'Église à son Seigneur n'est pas d'abord ou exclusi­vement une affaire de hiérarchie. C'est d'abord le fait de l'Église, et comme femme, c'est pour cela que ce sont les femmes chez saint Luc, l'Église comme Épouse de son Seigneur, l'Église comme celle qui reçoit la bénédiction qui atteste, par son existence, sa reconnaissance du Christ ressuscité. C'est quelque chose de très beau et de très grand que Luc a saisi et dit à sa manière. Il a dit à ce moment-là quelque chose de très grand sur la condition féminine comme telle. Elle est ce qui nous manifeste la condition de l'Église et réciproquement. L'Église est femme. Cette tradition était déjà inaugurée dans le Cantique des cantiques et sera reprise dans saint Jean, dans l'Apocalypse. Dans tous les cas, le mystère est celui d'un témoignage qui sera ensuite confirmé par les disciples mais qui est plus originaire que la sanction officielle du témoi­gnage apostolique.

Je crois que cette manière de voir les choses et de les rapporter nous explique ce qu'est profondé­ment l'Église. L'Église n'est pas livrée à une sorte de ministère masculin parce que seul le ministère mas­culin serait fiable, cela n'a pas beaucoup de sens. L'Église est fondamentalement "épousée" et consti­tuée dans la vérité du témoignage. Et tout membre de l'Église, homme ou femme, a reçu de façon absolu­ment fondamentale, par la grâce de son baptême, le fait d'être constitué témoin du Christ vivant, incarne, mort et ressuscité pour nous.

 

AMEN