LE PÉCHÉ DU MONDE

Dn 10, 10-15 ; Lc 13, 1-9

(26 octobre 1987)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

L

'évangile que nous venons d'entendre fait allu­sion à deux évènements inconnus. Le premier est un crime commis par Pilate où, apparem­ment, il aurait mêlé au sang des victimes tuées par des Galiléens, ces Galiléens eux-mêmes. Le second est un accident, la chute d'une qui a provoqué la mort de dix-huit personnes. Le commentaire de Jésus est celui-ci : "Si vous ne faites pénitence, vous périrez de même !"

Souvent, face à un évènement, un accident, une catastrophe, notre première réaction est de le lier à ce fameux mystère du mal, et notre conscience se trouve désarmée devant le mal qui se trouve dans ce monde. Cela est vrai en ce sens que le mal reste pour nous un mystère, même si ce mal prend naissance dans le cœur de l'homme (et c'est pour cela que Jésus parle de repentir). Nous avons l'habitude de projeter à l'extérieur ces évènements devant lesquels nous res­tons impuissants parce qu'ils ne nous semblent pas à la mesure humaine. Tout au contraire, les proportions des catastrophes sont telles que nous restons effrayés quant aux conséquences qu'elle peuvent avoir. Et nous avons souvent l'impression que notre péché est bien petit, même s'il n'est pas très joli, face à ces ca­tastrophes ou ces accidents dans lesquels des hommes justes peuvent périr.

Il faut peut-être prendre le problème dans l'autre sens. Nous connaissons facilement notre péché personnel. Chrétiens, nous tentons de le cerner, de le décrire, de le comprendre et même de le combattre. Il nous est plus difficile de contempler ce que saint Jean appelle "le péché du monde". Dans une allocution, à des jeunes, Jean-Paul II parlant du péché utilise deux mots qui éclairent assez bien la conséquence du péché personnel sur le monde. Il parle d'une dette, d'un manque, d'un trou au dessein de Dieu. Et il ajoute le mot de provocation. Il nomme et désigne le péché comme une provocation. Et c'est par là que nous pou­vons comprendre l'implication du péché personnel sur le plan du monde. Lorsqu'il est touché par ce péché accumulé, lorsqu'il est lourd du péché des hommes, le monde pèse comme une provocation contre Dieu. Le péché du monde c'est cette sorte d'espace fermé à Dieu, dans lequel le mal se déchaîne pour le mal, et dans lequel Dieu n'a plus d'entrées. De fait nous sa­vons que le péché a non seulement des conséquences personnelles, des conséquences de tristesse, d'an­goisse, de peur ou de crainte, toutes choses qui vien­nent contredire la paix et le bonheur promis par Dieu, mais plus encore et plus loin, le péché le plus person­nel a pour conséquence de détourner le monde de sa vraie vocation. Car lorsqu'on parle du péché du monde, on ne parle pas du péché de la création, mais on parle bien de ce monde obscurci, enténébré, comme touché dans son intimité même, par tout ce que les hommes y ont mis. Le péché du monde c'est cette conclusion du caractère social du péché person­nel. "Toute âme qui s'élève élève le monde !" De même tout ce que nous faisons et qui nous abaisse, abaisse le monde. Ainsi notre péché personnel n'a pas qu'une simple résonance intérieure, sur la relation entre Dieu et nous, mais il a une répercussion beau­coup plus profonde et plus large qui touche le monde. Ce n'est que la contre-partie de la solidarité qui existe entre nous au niveau de la grâce mais qui existe aussi au niveau du péché. Tout ce que nous posons comme acte, s'il est contraire à nous, est aussi contraire à la communauté. C'est en cela que nous sommes tous responsables du salut de nos frères, car nous sommes aussi responsables de la grâce qui peut résider et pré­sider en eux.

Le péché du monde c'est donc ce monde pro­vocateur, contraire à Dieu. Comment le relier aux catastrophes, aux accidents qui tuent d'innocentes victimes ? Il y a là un mystère, mais là aussi nous sommes responsables dans le sens où nous devons non pas nous interroger métaphysiquement sur le mal qui se déchaîne dans le monde, mais commencer à le déraciner là où il a pris naissance, c'est-à-dire dans notre cœur, pour le déraciner là où il se nourrit et s'alimente, là même où nous continuons à le perpétrer dans notre cœur De fait le monde n'est que la consé­quence de ce qui se passe au niveau du cœur, n'est que la conséquence de ce péché personnel qui a une résonance sociale sur toute l'humanité. Lorsque le Christ parle de dette, lorsque Jean-Paul II y ajoute ce mot de provocation, il nous faut comprendre que le monde que nous construisons, parfois bien malgré nous, est conséquence de nos péchés, est un monde de provocation contre Dieu. Nous sommes donc, à notre niveau, tout à fait responsables de le transformer et de le ramener à Dieu. Certes nous ne sommes pas res­ponsables de la chute de la tour de Siloë ou des catas­trophes, mais quelque part, l'ensemble de l'humanité, en sa racine, leur a permis de se déployer.

Loin de nous laisser assommer par nos péchés mais pour renouveler l'espérance qui est en nous par la croix du Christ, demandons-lui d'être à la fois plus clairvoyants, plus lucides sur ce monde provocant, d'être des travailleurs infatigables pour transformer ce monde de ténèbres en un monde de lumière, d'être avec Lui dans ce monde des ouvriers de sa grâce qui seule peut sauver tous les hommes, et à la suite des hommes, toute la création.

 

AMEN