LE MAUVAIS CAPITALISME

Dn 9, 15-19 ; Lc 12, 13-21

(21 octobre 1987)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

D

ieu n'est absolument pas contre le capita­lisme. Je crois même qu'Il est assez pour, à condition que ce soit Lui le seul patron. C'est pratiquement la morale de ce que nous venons d'en­tendre.

En effet, l'intendant ou le maître de maison qui a prévu l'extension de son entreprise, il est en train de dresser un plan pour améliorer la production puis­que les greniers vont se remplir davantage, n'a connu qu'une seule erreur, c'est qu'il s'est trompé de prési­dent directeur général. Il a cru que c'était lui, alors qu'en réalité c'est Dieu. Cette brève parabole est ex­trêmement suggestive car elle nous montre que le système économique de Dieu est celui de l'abondance. Cet homme a beaucoup récolté, et dans la manière de voir des juifs de l'époque, avoir une abondante récolte c'était éminemment le signe de la bénédiction. Cet homme avait été béni de Dieu dans sa récolte, et le fait qu'il élargisse les greniers était le signe qu'il re­connaissait toute la valeur et tout le côté bien consis­tant de la bénédiction de Dieu. Et le système écono­mique de Dieu, c'est précisément une économie d'abondance.

Par conséquent, cet homme qui avait fait fructifier avait bien raison, d'une certaine manière. Son péché n'était pas le goût du profit. En réalité cette surabondance de biens qui lui était échue était le signe qu'il entrait bien dans le plan de Dieu. Et nous-mêmes nous savons bien que c'est de la même façon que cela se passe. Si nous vivions vraiment le mystère de Dieu, nous devrions vivre toujours sur le style de la sura­bondance. Sa grâce, Dieu ne cesse de la donner, Il ne cesse de nous combler. La plupart du temps, Il donne alors que nous n'avons même plus le réflexe d'ouvrir les mains, sans parler de celui de dire merci que nous avons oublié depuis longtemps.

Mais en réalité, où est le péché ? Comme dit Luc rapportant les paroles du Seigneur : "Il n'a pas capitalisé en vue de Dieu." Voilà l'énorme bêtise, voila le mauvais capitalisme. Cet homme, s'il a reçu l'économie de la grâce, il ne soit pas la garder pour lui. Il ne doit pas se considérer comme le centre du monde. S'il a reçu, c'est pour dire merci à Dieu qui lui a donné, c'est au moins pour savoir d'où cela vient, et de ne pas s'attribuer indûment ce qui est en réalité le signe de la bénédiction et de la faveur de Dieu. On comprend que Dieu se fâche dans cette affaire, parce qu'il trouve quand même un peu injuste et faux de s'attribuer les dons de la création comme si c'était nous-même qui nous avion tout fait.

Ce que doit donc vivre un chrétien, c'est d'abord d'entrer dans l'économie de Dieu qui est une économie qui porte du fruit. Et elle porte du fruit non seulement avec de la monnaie ou des processus in­dustriels, mais notre vie spirituelle est cet enrichisse­ment progressif du fait de la grâce de Dieu qui donne sans mesure et sans compter pour nous diviniser. C'est le plus beau capital que nous pouvons avoir, c'est bien plus qu'un carnet de Caisse d'Epargne. Mais malheur à nous si nous considérons la grâce comme un bien qui serait tellement à nous qu'il ne serait plus à Dieu. A ce moment-là, nous coupons les ressources, nous rompons le contrat et nous sommes tous floués, Dieu le premier, et nous aussi, parce que, au lieu de vivre vraiment l'économie de Dieu dans la surabondance qui se témoigne d'abord par la charité, nous vivons complètement étriqués, à faire des économies de bouts de chandelle qui s'appellent la vertu.

En relisant cette parabole, il ne faut pas qu'elle nous incite à la peur en nous disant : "Tiens ! Mon tour va être cette nuit, donc je ne fais plus rien et je me donne des assurances ou des garanties un peu administratives et fonctionnariales." En réalité, il faut que nous soyons employés à plein temps, à plein ré­gime, pour la surabondance du Royaume de Dieu. Il faut que nous vivions ce système avec générosité, avec la générosité même de Dieu et de sa grâce et puis que nous sachions simplement que nous sommes ces serviteurs inutiles, et qu'au lieu d'enfermer cela dans des greniers comme si c'était propriété privée, nous sachions capitaliser en vue de Dieu, c'est-à-dire faire rayonner la surabondance même de l'amour dont nous avons été les premiers bénéficiaires.

 

AMEN