HÉRODE

Dn 4, 27-34 ; Lc 9, 1-9

(28 septembre 1987)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

L

e hasard veut que les textes d'aujourd'hui nous parlent de deux rois. Dans le livre de Daniel qui est une légende, une parabole, il nous est dit du roi Nabuchodonosor une chose relativement simple : "L'orgueil du monde, la puissance des hom­mes n'est rien devant la puissance de Dieu, et c'est seulement en reconnaissant cette puissance de Dieu que les hommes peuvent vivre non seulement vivre une vie normalement humaine, mais aussi recevoir pouvoir, autorité légitime sur les peuples."

Ce qui nous est dit dans l'évangile du roi Hé­rode demande davantage de réflexion. La personnalité d'Hérode est complexe et étrange. Ce roi qui n'avait pas un pouvoir bien grand car il était subordonné à l'autorité de Rome qui avait toléré quelques souve­rains l'un en Galilée comme Hérode, l'autre en Tra­chonitide, un autre en Iturée et en Abylène, comme le précise le début de l'évangile de Luc. Hérode était un petit roitelet, mais il avait beaucoup d'argent car c'est ainsi que Rome achetait la paix en donnant à ces prince placés par sa bonne volonté sur ces trônes chancelants, richesse, avantages et pouvoir illusoire afin de les tranquilliser. Hérode avait beaucoup d'ar­gent et il en profitait non seulement pour mener joyeuse vie et bonne chère, mais pour vivre dans le luxe et les orgies ainsi que cela nous apparaît dans la mort de Jean-Baptiste. La danse de Salomé au milieu de l'encens et les promesses d'Hérode sous l'effet du vin et du banquet nous en donnent un aperçu. Il s'agit donc d'un roi débauché, d'un homme sans grande au­torité, d'un homme veule, mais en même temps c'est à contre-cœur qu'il accorde à Salomé, la tête de Jean-Baptiste, car "Hérode tenait en grande estime le pro­phète et il était troublé par les paroles de Jean-Bap­tiste." Il l'avait mis en prison, certes, car Jean lui re­prochait publiquement de vivre avec la femme de son frère, donc de commettre à la fois un adultère et un inceste. Mais en même temps, Hérode aimait entendre les paroles de Jean, il le vénérait. Il était un peu su­perstitieux. Il pensait qu'Il y avait dans ses paroles des significations cachées. Il avait peur de ce que Jean Baptiste disait. C'est pourquoi il le ménageait et c'est uniquement parce qu'il y a été contraint qu'il l'a fait tuer.

Dans ce texte encore nous voyons ce carac­tère étrange, bizarre, inquiet et angoissé du roi Hé­rode. Entendant parler de Jésus, et la rumeur publique disant que c'est Jean qui est ressuscité, Hérode ne le croit pas. Il sait très bien que c'est lui le coupable du meurtre de Jean, mais en même temps il est intéressé par cette personnalité nouvelle. Quel est donc celui dont j'entends dire de telles choses ? Tous ces mira­cles, toutes ces foules ? Tout ce peuple qui se rassem­ble autour de ce nouveau prophète ? "Et il cherchait à le voir." Quand viendra le temps de la Passion, Pilate sachant qu'Hérode voulait voir Jésus, lui enverra Jé­sus enchaîné, déguisé en costume de dérision, pour se mettre bien avec Hérode. Hérode essaiera d'interroger Jésus pour voir ce qu'Il a dans la tête, pour compren­dre quelque chose ou s'amuser un peu avec cette nou­veauté. Mais Jésus ne lui répondra rien.

Ce qu'Hérode représente ici c'est à la fois la futilité de ce monde qui cherche seulement des im­pressions fortes, des nouveautés, des évènements qui font sensation, et en même temps l'angoisse de ce monde. Car à. travers cette légèreté, cette futilité ap­parente à travers tous ces plaisirs, toutes ces orgies, toutes ces facilités, il y a une angoisse sourde. Hérode est un homme inquiet, un homme torturé. Torturé à la fois par son péché, par l'inquiétude qui le ronge de­vant ce monde auquel il participe et qui ne le laisse pas satisfait. Il sait bien qu'il y a des choses plus pro­fondes que cette vie superficielle dans laquelle il se vautre. Et il sait bien qu'il y a une autre signification d'existence mais il n'a pas le courage, pas la force, peut-être pas l'intelligence pour scruter les évène­ments et chercher cette signification. Il n'en a pas la patience et il préfère se laisser aller à l'immédiat, à la facilité.

Hérode est une figure assez haute en couleurs et assez révélatrice de ce qu'est le monde en général à toutes les époques et de ce qu'il est aujourd'hui en particulier. Ce monde qui nous entoure et auquel nous participons est un monde de facilite, de confort, un monde de plaisirs, un monde où l'on se laisse aller, et en même temps un monde d'angoisse d'inquiétude profonde, d'insatisfaction. Qui révélera à ces hommes, qui révélera à ce monde la signification de ce qu'il cherche obscurément, sans avoir le courage de se mettre à une recherche véritable ? Qui révélera aux hommes le sens de leur vie ? Qui leur montrera qu'à travers toutes ces débauches, tous ces plaisirs, il y a quelque chose de plus profond qui les appelle, quel­que chose de plus radical qui veut se faire découvrir par eux ?

Ce monde est à évangéliser. La première chose n'est pas d'abord de nous préserver de ce monde comme si nous devions vivre dans une serre chaude où nous serions à l'abri des tentations. La première chose, c'est que ce monde est à sauver. Ces hommes qui souvent se perdent, se perdent parce qu'ils ne sa­vent pas où trouver le sens de leur vie, parce qu'ils sont comme affolés par l'ambiance qui les entoure. Demandons-nous si nous ne sommes pas chargés de révéler aux autres, et d'abord de comprendre peut-être dans notre propre cœur, le sens de notre vie, de creu­ser cette parole de Dieu qui seule peut révéler aux hommes la signification du monde.

 

AMEN