A QUI TE FRAPPE SUR LA JOUE
Dn 3, 1-6 ; Lc 6, 27-28
(17 septembre 1987)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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e passage d'évangile reprend un certain nombre de thèmes parmi ceux que saint Matthieu a regroupés dans le discours inaugural de Jésus sur la montagne. Leur caractéristique fondamentale est que Jésus nous propose l'absolu.
Le texte est volontairement paradoxal. "A qui te frappe sur une joue, présente encore l'autre joue ! A qui t'enlève ton manteau ne refuse pas ta tunique !" Il n'y a pas là, à proprement parler, des conseils à mettre en pratique au pied de la lettre, pas plus que dans saint Matthieu il est dit : "Si ton œil te scandalise, arrache-le, car il vaut mieux être borgne que pécheur !" Par ces paroles, volontairement excessives, Jésus montre que la loi de l'évangile, à la différence de la Loi de l'Ancien Testament, n'est pas quelque chose que l'on doit accomplir, après quoi on serait quitte, on serait en règle. La loi de l'évangile c'est une loi infinie, qui n'a pas de limite, qui vous appelle toujours plus loin, qui ne vous laisse pas en paix, car c'est la loi de l'amour qui est, lui, sans limite et nous appelle toujours plus loin. C'est le même esprit qui se trouve dans ce passage de saint Luc, un appel à l'absolu de l'Evangile qui est l'absolu de l'amour.
Cela nous permet d'éclairer une deuxième remarque. Ce texte semble prendre plaisir à aimer ses ennemis, à condition qu'ils ne vous le rendent pas."Si vous aimez ceux qui vous aiment, on ne vous en saura pas gré". Aimer sans attendre de retour semblerait contredire ce que Jésus nous dit dans l'évangile de saint Jean : "Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés !" Il est bien certain que nous n'aimons pas les autres dans l'espoir qu'ils nous détestent, et que nous ne pouvons pas nous satisfaire de cette situation de non-réciprocité qui implique, chez l'autre, un refus d'amour. Ce que Jésus veut dire ici c'est que nous ne devons pas attendre que les autres nous aiment pour nous décider à les aimer, que nous ne devons pas les aimer uniquement dans l'espoir d'en avoir une récompense, un retour, que nous devons donc aimer gratuitement, que nous devons aimer sans limite, même ceux qui semblent le moins aimables, mais que nous devons aimer dans l'espoir que ceux que nous aimons aiment à leur tour, nous entre autres, pas nécessairement nous, mais qu'ils connaissent, eux aussi, la joie et le bonheur d'aimer.
Par conséquent, l'amour des ennemis ne se satisfait pas qu'ils restent des ennemis mais vise à ce qu'ils deviennent des frères, et à ce que l'amour devienne mutuel pour que nous soyons tous immergés dans cette loi de l'amour qui est la loi de l'évangile. C'est donc dans ce contexte un peu paradoxal qui veut pousser les choses à l'extrême et à l'absolu que Jésus formule cette loi de l'amour en allant chercher le cas le plus difficile, ceux qui non seulement ne nous aiment pas mais nous haïssent, nous persécutent, ceux qui sont hostiles à nous-mêmes et qu'il faut cependant aimer dans l'espoir de leur faire découvrir la joie de l'amour. Gratuité de l'amour ne veut pas dire que cet amour doive rester infécond, mais veut dire que cet amour est un don sans réserve, sans limite, sans chercher d'abord le profit, le résultat, sans chercher d'abord à obtenir une réciprocité.
Une troisième remarque s'éclaire par la précédente. Quand Jésus dit : "Ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux pareillement !" nous devons interpréter cette parole dans le contexte de gratuité que je viens de dessiner. En conclure que nous faisons aux autres ce que nous voulons qu'ils nous fassent pour qu'ils nous le fassent, cela ressemble un petit peu à un échange commercial, même si c'est un échange de bons procèdes. C'est un peu comme si nous pardonnions aux autres pour qu'ils nous pardonnent à leur tour. Nous voulons plutôt qu'eux et nous nous fassions les uns aux autres ce que Dieu nous fait. C'est parce que Dieu est le modèle à la fois de notre action et de celle des autres que ce que nous faisons aux autres et ce qu'ils nous font doit se rejoindre dans un même échange d'amour. C'est bien d'ailleurs ce que nous précisent lés paroles suivantes : "Ne prêtez pas en vue de recevoir, mais faites du bien à qui ne peut vous rendre, car vous serez alors les fils du Très-Haut qui, Lui, donne gratuitement même à ceux qui sont apparemment ingrats et méchants." Bien entendu si Dieu leur donne c'est pour qu'ils cessent d'être ingrats et méchants puisqu'Il ne peut pas souhaiter autre chose que la réciprocité d'amour entre Lui et ceux qu'Il aime. C'est donc pour imiter Dieu, pour entrer dans la logique de Dieu et pour faire entrer nos frères avec nous dans cette logique de Dieu que nous devons souhaiter que leur agir et le nôtre se rejoignent dans cette même imitation de la bonté de Dieu.
Aussi bien, le dernier mot de tout cela c'est de nous ouvrir largement à l'amour de Dieu. Cela résume à la fois la gratuité, le caractère illimité et absolu de la loi de l'évangile et l'imitation divine. "Donner et l'on vous donnera." Et qu'est-ce qu'on vous donnera ? "Une mesure débordante". Ce qui est débordant c'est l'amour créateur de Dieu. Lui seul peut aimer sans limite. Et c'est parce que nous sommes façonnés par Dieu, et que Dieu nous a façonnés à son image, et qu'Il veut que nous reproduisions en nous cette image de Lui, que nous devons nous-mêmes user de cette mesure débordante, large, sans limite, gratuite, qui est la sienne et qui deviendra ainsi la nôtre et aussi celle de nos frères, afin que tous nous participions à cette générosité de Dieu, que tous nous aimions, non pas selon les limites étroites de nos capacités, mais que nous laissions notre cœur s'élargir aux limites qui n'en sont pas du cœur de Dieu.
AMEN