LA FIN DU MONDE ET LES SIGNES

Ap 6, 15-12, b ; Lc 21, 20-36

(19 novembre 1986)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

I

l y a deux jours nous lisions en saint Luc au chapitre dix-septième : "La venue du Royaume ne se laisse pas observer. Si l'on vous dit : "Il est ici ou il est là !" ne le croyez pas, car voici que le Royaume de Dieu est au milieu de vous. Il est déjà parmi vous." Le Royaume de Dieu, l'avènement du monde nouveau, des derniers jours est donc déjà commencé.

Cependant aujourd'hui le Christ nous parle simultanément de la ruine de Jérusalem et de cette ruine plus catastrophique encore du monde entier quand le soleil, la lune et les étoiles tomberont sur la terre, que les nations seront dans l'angoisse et que le Fils de l'Homme viendra. Alors, est-ce que cette-ve­nue au dernier jour est simplement une image, une sorte de représentation que nous nous faisons d'une venue qui, elle, est déjà commencée ? qui est déjà à l'œuvre dans notre monde ? Est-ce que la fin du monde s'épuise dans ses réalisations actuelles, ou bien est-ce qu'il y a aussi un événement ultime de la fin du monde ?

Je voudrais que nous réfléchissions à cette question à partir des signes. Jésus, dans ce texte de l'évangile, nous parle beaucoup de "signes". "Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles." La venue du Fils de l'Homme sur les nuées du ciel sera comme un signe. Dans le texte parallèle saint Mat­thieu dit : "Alors, on verra dans le ciel le signe du Fils de l'Homme"ce que la tradition interprète de l'ap­parition de la croix du Christ dans le ciel. La ruine de Jérusalem aussi est un signe. De même "toutes les nations seront dans l'angoisse et la frayeur". Et le texte de l'Apocalypse nous parle d'un "signe gran­diose dans le ciel : une femme dans les douleurs de l'enfantement", et puis un second signe, "un énorme dragon rouge-feu".

A travers tous ces signes il faut faire un tri pour mettre un peu d'ordre. Il y a d'abord les signes de la destruction du monde. A ces signes appartiennent la ruine de Jérusalem, toutes les famines et les guerres qui se succèdent à travers l'histoire du monde. Ces signes sont les signes du péché des hommes, les si­gnes de la précarité du monde dans lequel nous som­mes. Ce sont les signes de l'usure de toute chose. Et le signe du dragon rouge-feu, celui de toutes les puis­sances du mal déchaînées, de tous les totalitarismes qui ruinent l'homme et l'identité même que l'homme a de soi, toutes ces forces du mal, de l'athéisme, de la destruction du monde par lui-même et par son propre péché. Ces signes sont déjà à l'œuvre parmi nous. Nous les voyons de nos yeux, ils tombent sinon sur nous-mêmes, du moins sur nos frères tout proches. Ces signes sont à l'œuvre à travers toute l'histoire des hommes, mais ils nous manifestent, de façon claire, de façon évidente, que ce monde est un monde qui va à sa ruine, à une ruine dont il est lui-même l'auteur. Ce monde est le lieu du déchaînement de tous les égoïsmes, de toutes les haines, de toutes les guerres fratricides et ceci depuis Caïn et Abel jusqu'à nos jours. Sans cesse le péché ruine et ronge ce monde.

Il y a une deuxième série de signes qui sont au contraire des signes de l'amour, des signes de l'es­pérance. C'est cette femme, cette femme qui est tout à la fois la vierge Marie et l'Église, mettant au monde le Christ comme la vierge Marie l'a fait à Bethléem et comme l'Église ne cesse de le faire en mettant le Christ au monde dans les membres de son corps que nous sommes et que sont tous les chrétiens. Ce signe est un signe d'espérance parce que c'est la naissance d'un monde nouveau, c'est la naissance d'un monde dont le Christ est le centre. Et nous sommes les mem­bres de son corps, nous faisons partie de Lui. Signe d'espérance également, la croix du Christ qui, dès maintenant, est au centre de l'histoire des hommes, la croix du Christ qui est le signe de son amour plus fort que la mort, de son amour plus grand que tout amour puisqu'Il a donné toute sa vie pour nous, signe de notre rédemption, de notre rachat, de notre résurrec­tion, signe de notre salut. Et il y a le signe du Fils de l'Homme venant sur les nuées du ciel pour rassembler tout l'univers, toute l'humanité dans ce salut.

Ces signes sont déjà à l'œuvre aussi. L'Église existe dès maintenant et la croix du Christ est plantée au milieu du monde dès maintenant. Cependant ces signes d'espérance sont encore apparemment fragiles. L'Église, nous la voyons minoritaire, nous la voyons très faible en face du déchaînement des forces du mal, nous la voyons elle-même menacée de l'extérieur et de l'intérieur par ses divisions, par notre propre péché, par notre manque de foi. La croix du Christ, elle est plantée aux yeux du monde, mais quelquefois nous nous disons : "Est-ce que vraiment le monde est sauvé ? Est-ce que la croix du Christ est efficace ? Comment se fait-il qu'il y ait si peu d'hommes qui soient atteints dans leur cœur par ce mystère de leur rédemption ?"

Donc ces signes d'espérance, précisément parce qu'ils sont des signes d'espérance, sont des si­gnes encore cachés, encore faibles et petits. Et à tra­vers toute l'histoire il semblerait que le mal ne cesse de l'emporter, que les signes du dragon sont plus forts que les signes de la femme qui enfante. C'est pour cela qu'il faut que ce déroulement de l'histoire des hommes au cours duquel le monde est déjà en train de finir, arrive à un point de paroxysme où l'écroulement du monde laissera apparaître enfin, en toute splendeur la croix du Christ et la Femme qui enfante, l'Église devenant enfin Royaume, le Christ venant visiblement rassembler ses élus et instaurant le monde qui vient.

C'est pourquoi il y a une fin du monde qui est à l'œuvre dès maintenant et il y aura aussi une fin du monde qui sera la récapitulation et l'achèvement à la fois de cette ruine mais aussi, de cette résurrection, encore à peine visible, encore toute ténue, mais qui ne cesse de croître au cœur de l'univers, et qui un jour apparaîtra dans toute sa victoire et toute sa splendeur. C'est cela la fin du monde que nous attendons, l'évé­nement qui n'a pas encore eu lieu, qui se prépare, qui déjà agit au cœur de nous et au cœur de l'humanité, mais qui n'éclatera dans toute sa plénitude quand le Fils de l'Homme se manifestera visiblement dans sa gloire.

 

AMEN