UNE RENCONTRE QUI CHANGE TOUT

Ap 3, 7-13 ; Lc 19, 1-10

(6 novembre 1985)

Homélie du Frère Michel MORIN

P

 

our renouveler dans notre mémoire et dans notre cœur cette rencontre du Christ et de Za­chée, c'est-à-dire de chacun d'entre nous, je voudrais vous lire la prière de saint Augustin, dont la vie ressemblait fort à celle de Zachée puisqu'il cher­chait davantage les biens terrestres que la vie spiri­tuelle, Augustin qui lui aussi a découvert ce Seigneur de façon profonde, de façon bouleversante, Augustin qui a su en partager la densité avec son peuple, avec l'Église puisque nous vivons encore aujourd'hui de cette rencontre du Christ et d'Augustin. Voici ce qu'il écrivait dans le livre des Confessions où il raconte de façon très profonde, voire intime, son chemin vers le Christ, ou plus exactement le chemin du Christ au cœur de sa vie.

"Tard je T'ai aimée, ô beauté si ancienne et si nouvelle ! Tard je T'ai aimée ! Mais quoi, Tu étais au-dedans de moi et j'étais, moi, en dehors de moi-même. Et c'est au-dehors que je Te cherchais. Je me ruais, dans ma laideur, sur la grâce de tes créatures. Tu étais avec moi et je n'étais pas avec Toi, retenu loin de Toi par ces choses qui ne seraient point si elles n'étaient de Toi et en Toi. Tu m'as appelé, et ton cri a forcé ma surdité. Tu as brillé et ton éclat a chassé ma cécité. Tu as exhalé ton parfum et le l'ai respiré. Et voici que pour Toi je soupire. Je T'ai goûté et j'ai faim de Toi, j'ai soif de Toi. Tu m'as touché et j'ai brûlé d'ardeur pour la paix que Tu donnes. Quand je Te serai uni de tout moi-même, il n'y aura plus pour moi de douleur, plus de fatigue. Ma vie, toute pleine de Toi sera alors la vraie vie. Celui que Tu remplis, Tu l'allèges. Maintenant je ne suis pas encore plein de Toi, aussi suis-je à charge à moi-même. Seigneur, aie pitié de moi ! Vois, je ne cache pas mes plaies. Tu es le médecin, je suis le malade, Tu es miséricordieux, je suis misérable. Toute mon espérance n'est que dans la grandeur de Ta miséricorde. Donne ce que Tu com­mandes, et commande ce que Tu veux."

"Tard je T'ai aimé !" Nous aussi nous aimons le Seigneur toujours trop tard. Dans notre vie, nous sommes beaucoup plus souvent attardés aux créatu­res, même pour ce qu'elles ont de beau, qu'à Celui qui est l'auteur de ces créatures. Et parfois les dons nous cachent le donateur, et ce n'est que tard que, dans notre vie ou dans certains évènements de notre vie, nous tournons les yeux vers le donateur parce que nous avons passé toute notre vie à nous réjouir des créatures et des dons qu'Il nous fait.

"Tu étais au-dedans de moi, mais moi je vi­vais à l'extérieur de moi." Notre vie est souvent tour­née vers l'extérieur, vers ce qui est éloigné de nous-mêmes, vers ce qui est périphérique par rapport au centre de nous-mêmes. Le centre de nous-mêmes ce n'est pas nous, c'est Dieu. Mais nous vivons sur la circonférence de notre propre être, à la surface de la terre. Vous savez que le cœur de notre terre, ce n'est pas la terre, c'est le feu et le Christ est présent en nous comme un feu. Mais nous préférons les ténèbres, mais nous préférons les évènements, nous préférons ce qui se passe au jour le jour, au cœur même de notre vie. Vivre à l'extérieur de nous-même c'est à coup sûr ne jamais rencontrer Dieu puisqu'Il vit au plus intime de nous-même, et comme disait saint Augustin, Il est "le plus intime de nous-même."

"Tu étais avec moi, et je n'étais pas avec Toi." Le Christ ne s'éloigne jamais de nous. Il n'est jamais absent de nous-mêmes puisque s'Il était un instant absent de nous-mêmes, nous tomberions immédiate­ment dans le néant. Mais nous ne sommes pas avec Lui, mais nous ne vivons pas dans sa présence. Mais si nous entendons son appel, nous ne laissons pas son cri forcer notre surdité. "Ils ont des oreilles et n'en­tendent pas." Mais si nous savons qu'Il brille dans notre cœur, nous ne laissons pas son éclat "chasser notre cécité. Ils ont des yeux et ne voient pas". Nous avons des oreilles et nous n'entendons pas, nous avons des yeux et nous ne voyons pas, parce qu'en définitive nous ne voulons pas capituler devant la présence de Dieu. Nous voulons continuellement mener le combat avec Lui, ne jamais nous avouer le moins fort, ne jamais accepter qu'Il soit vraiment Dieu et que nous ne soyons que nous-mêmes, dépendant de Lui, pour tout ce que nous sommes.

Or comme pour Zachée, comme pour saint Augustin, il faudra bien, un jour, signer notre capitu­lation devant Dieu. Ce n'est d'ailleurs qu'à ce mo­ment-là que nous pourrons vraiment connaître ce qu'est le salut, à l'image de Zachée et à l'image de saint Augustin. A ce moment-là, notre vie prendra sa véritable dimension, c'est-à-dire qu'elle sera entière­ment donnée aux autres et à Dieu, non pas par un effet de notre volonté, mais par l'effet que nous serons remplis de la présence de Dieu. Et la présence de Dieu est suffisante pour nous combler, mais comme elle veut prendre notre être tout entier, tout ce qui en fait partie devra être donné.

C'est ainsi que Zachée a partagé. Ce n'est pas par un mouvement humanitaire. Ce n'est pas un fruit de sa bonté. C'est tout simplement parce que le Christ étant au centre de lui, il a bien fallu qu'il enlève ce qu'il y avait avant. Et il en a fait don aux autres.

"Maintenant, je ne suis pas encore plein de Toi, aussi suis-je à charge à moi-même." Comme notre vie est lourde, pesante, fatigante. Nous sommes toujours harassés et écrasés par les fardeaux, les diffi­cultés, les soucis plus ou moins vrais ou faux d'ail­leurs, ceux que nous inventons parce que nous en avons besoin, ou ceux qui réellement nous accablent. Mais c'est parce que nous ne sommes pas encore rem­plis de ce Christ dont "le fardeau est léger, dont le joug est facile à porter" que nous sommes à charge à nous-mêmes. Or Jésus le disait :"Seuls, vous ne pou­vez rien faire." Mais nous n'y croyons pas trop parce que nous croyons encore beaucoup à nous-mêmes.

Alors que notre prière soit comme celle de saint Augustin : "Donne ce que Tu commandes, et commande ce que Tu veux !" pour que vraiment notre misère soit le lieu de ta miséricorde et que nous deve­nions pleins du Christ afin d'être vraiment des vivants.

 

AMEN