SI VOUS AVIEZ LA FOI
Ap 1, 1-8+17-19 ; Lc 17, 5-10
(29 octobre 1985)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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n peut dire que le Seigneur a pris comme plaisir à accumuler les paradoxes en ce qui concerne les passages où Il parle de la foi. Lorsqu'Il en parle, c'est toujours pour provoquer, c'est toujours dans une forme assez extraordinaire, et peut-être que la parole que nous avons entendue ce matin est l'une de ces formes les plus paradoxales de la parole du Seigneur : "Si vous aviez la foi comme un grain de sénevé, vous diriez à ce mûrier: "Déracine-toi et jette-toi dans la mer", aussitôt il vous aurait obéi."
La plupart du temps, nous croyons que ce texte met en évidence notre peu de foi, comme si nous avions vraiment la foi, les miracles les plus incroyables seraient en notre capacité. En réalité, j'ai l'impression que déjà la simple manière dont le Seigneur formule le problème nous montre que la foi ne nous donne pas de pouvoir, car l'exemple qu'Il prend est, par définition, absurde. Chacun sait bien que les arbres ne se déracinent pas eux-mêmes. D'autre part, qu'est-ce qu'il y a de plus absurde pour un mûrier que d'aller se planter dans la mer ? Les arbres, c'est fait pour pousser dans la terre et avoir de l'air pour respirer. Par conséquent le fait que les arbres aillent se jeter dans la mer est une conduite tout à fait suicidaire et absurde, et l'on ne voit absolument pas pourquoi le Seigneur aurait utilisé un tel exemple, sinon précisément pour montrer le caractère extrêmement provocant, à la limite absurde, de la démarche même de la foi. Car si le Seigneur joue toujours du paradoxe sur la foi, c'est que la foi est paradoxale. Aux yeux humains, la démarche de foi ne se comprendra jamais vraiment parce qu'elle en peut se comprendre et se saisir que de l'intérieur. C'est précisément, je crois, le sens de la parabole qui est enchaînée aussitôt.
Cette histoire des serviteurs inutiles, de ce pauvre homme qui rentre le soir accablé parce qu'il a labouré le champ ou gardé les bêtes, et à qui le maître de maison dit : "Maintenant, tu vas me faire la cuisine", ce n'est vraiment pas très drôle. C'est un peu une sorte de justification du servage et de l'esclavage sans aucune limite. Pourtant si le Christ nous donne cela comme un exemple, c'est peut-être pour nous montrer la dimension paradoxale de la foi. C'est qu'en effet la foi c'est ce mouvement de confiance par lequel on se livre totalement soi-même aux mains du Dieu vivant. Et que, d'une certaine manière, c'est vrai qu'on n'en ressort pas vivant, sinon par la Résurrection. Voilà ce qu'est exactement le mouvement même de la foi. Si "le Fils de l'Homme est venu pour donner sa vie en rançon pour la multitude", Il veut, qu'à notre tour, nous portions notre croix à sa suite, et que, par conséquent, nous nous donnions totalement nous-mêmes. Même si, à certains moments, nous arrivons le soir auprès du Christ en disant : ca a été trop dur, maintenant je n'en peux plus, maintenant j'en ai assez, en réalité le Seigneur ne nous lâchera pas, ne nous laissera pas tranquilles tant qu'Il n'aura pas eu cette assurance que la totalité de nous-même lui est donnée. C'est cela le mouvement profond de la foi. C'est le fait de discerner à quel point le Seigneur a jeté son regard jusqu'à l'intimité même de notre propre personne et qu'Il n'a de cesse que tout cela soit totalement et pleinement remis entre ses mains.
A ce moment-là, on ne peut plus calculer dans le don et dire : j'ai assez donné. A ce moment-là, il n'y a que l'aspect inconditionnel de l'appel du maître sur nous. Et c'est pourquoi, au fond, la question des disciples était un peu stupide. "Augmente en nous la foi !" c'est effectivement une demande extrêmement dangereuse. Si l'on demande d'augmenter la foi au sens où l'on voudrait simplement améliorer, jour après jour, son personnage spirituel, l'idéal religieux que nous nous sommes formés de nous-mêmes, nous entrons dans un mouvement extrêmement dangereux fait de satisfaction sur nous-mêmes ou sur nos progrès spirituels qui sont, de toute façon, extrêmement ambigus. Par contre si "augmenter la foi" c'est là ce que le Christ veut dire, c'est simplement admettre la politique du "tout ou rien" de l'amour de Dieu sur nous, alors effectivement, c'est ce que le Christ dit : Même si je vous en mets un tout petit grain, ça suffira largement, car si c'est mon amour pour vous qui accomplit en vous la foi, son oeuvre sera totale.
AMEN