LA DERNIÈRE PLACE

Jdt 15, 14-16,12 ; Lc 14, 7-14

(21 octobre 1985)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

C

 

'est une chose bien connue que les manières de table sont le lieu privilégié d'expression d'une culture ou d'une civilisation. C'est pourquoi, aujourd'hui, quand on va au restaurant ou dans un self-service, on sait qu'il y a une différence dans le menu, non seulement par la finesse des plats qui sont préparés, mais selon qu'on est servi dans des assiettes en plastique ou des assiettes en porcelaine à filet doré ou bien que l'on a des fourchettes en plasti­que ou de l'argenterie Louis XV.

En réalité, si les manières de table ont une telle importance, ce n'est pas simplement pour étaler un luxe et impressionner les invités. Les manières de table sont d'abord un rite de société : elles révèlent la manière dont nous nous abordons les uns les autres ou peut-être plus fondamentalement dont nous nous ac­cueillons les uns les autres. Ceci est un vieil héritage de l'humanité et il n'est pas étonnant que lorsque le Seigneur est venu parmi nous, Il se soit permis de donner son avis sur cette question-là.

La convivialité, la joie d'être à table, ce n'est pas simplement la joie de manger ensemble des bon­nes choses, mais c'est un moment intense de l'exis­tence humaine dans lequel nous nous accueillons les uns les autres. C'est pourquoi, au lieu de donner quel­ques préceptes qui pourraient davantage relever du registre culinaire, le Christ donne plutôt quelques conseils qui relèvent du registre de l'accueil. Ces conseils sont au nombre de deux.

Le premier c'est de ne pas rechercher les pre­mières places. Ceci n'est pas un encouragement à ces espèces de fausse modestie des publicains qui restent toujours au fond des églises, mais c'est plus profon­dément le fait que, lorsqu'on est invité, on ne peut pas imposer sa propre personne, mais que tout le mystère de l'invitation c'est que celui qui vient, celui qui est invité est reconnu, accueilli, et, je dirais presque, cé­lébré personnellement par le maître de maison. C'est le mystère même de Dieu. Dieu est un maître de mai­son qui nous invite à son banquet et à son festin. Cela veut dire que nous ne sommes que des invités et que nous n'avons pas à nous précipiter dans la salle du banquet en se disant : Chic, alors, je vais avoir les premières places, et surtout au buffet. En réalité, c'est le contraire dont il s'agit. C'est le fait que Dieu Lui-même donne du prix à la personne de ses invités uni­quement et gratuitement en fonction de son amour.

C'est pourquoi le deuxième conseil que Jésus donne c'est de ne pas inviter avec le désir d'être ho­nore, car finalement, une invitation est toujours à fonds perdus, et il ne faut pas chercher la réponse. Il faut inviter les pauvres, les estropiés et les boiteux, non pas pour organiser des soupes populaires, mais parce que le geste même de l'invitation n'exige pas une sorte de réciprocité. Pour que la réciprocité vienne ensuite, il faut d'abord qu'il y ait une gratuité fondamentale pour accueillir le cœur de l'autre et la personne de l'autre.

C'est pourquoi chaque fois que nous célé­brons l'eucharistie nous vivons la plupart du temps, hélas, sans nous en rendre compte, ces lois fonda­mentales de l'hospitalité. Nous n'avons pas à nous précipiter aux premières places car c'est Dieu qui donne du prix à notre vie, à notre cœur et à notre existence. C'est Dieu qui accueille et c'est Lui qui nous donne notre propre place dans son cœur. Par conséquent, ce n'est pas une affaire de conquête. Et la deuxième chose, c'est que chaque fois que nous som­mes invités au repas du Seigneur, Il invite ces hom­mes que nous sommes, et nous sommes des pauvres, des boiteux, des aveugles, incapables de rendre la pareille à notre Dieu. C'est Dieu Lui-même qui nous accueille et le don de son corps et de son sang est un don gratuit, à fonds perdus. Et c'est précisément à cause de la gratuité du don de Dieu que nous pouvons vivre nous-mêmes en action de grâces.

 

AMEN