ESCLAVES MAIS VIVANTS

Jdt 7, 23-32 ; Lc 10, 38-42

(24 septembre 1985)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

D

 

ans les paroles des habitants de Béthulie aux chefs de la ville, vous avez entendu cette phrase qui leur reproche de ne pas avoir traité avec les assaillants qui veulent écraser le peuple de Dieu : "Il vaut mieux pour nous devenir leur proie, nous serons esclaves sans doute, mais au moins nous vivrons." Ceci nous rappelle ce slogan de certains pacifistes : "mieux vaut être rouge que mort".

Ceci nous pose le problème de la hiérarchie des valeurs. Y a-t-il des valeurs qui vaillent la peine qu'on donne sa vie pour elles, non seulement sa vie individuelle, mais celle d'un peuple, d'une société, de ceux qui nous sont chers ? Ou bien, faut-il, pour sau­ver cet essentiel quotidien, sacrifier même la liberté, même le droit de penser, même le droit d'adorer Dieu ? C'est de cela qu'il s'agissait dans le livre de Judith.

Vous le voyez bien : le principe de la hiérar­chie des valeurs, c'est précisément Dieu Lui-même. C'est en fonction du Seigneur, et non seulement en fonction de nos vues humaines et de choses qui sont à notre propre niveau, que nous pouvons régler l'orien­tation de notre vie surtout dans ces moments décisifs où il faut faire des choix graves Le tout est de savoir si l'homme est un être de la terre, un être de cette vie ou s'il a son centre en dehors de lui-même, s'il a l'es­sentiel, le cœur de sa vie et de son être hors de sa pro­pre sphère quotidienne et des simples nécessités de la vie ordinaire. Si l'homme est un être fait pour autre chose que lui, pour quelqu'un d'autre que lui, si le centre de nous-mêmes est dans ce Bien-Aimé, dans le Seigneur qui nous a créés par amour et pour que nous l'aimions, pour que nous vivions pour Lui, alors nous ne pouvons pas traiter des affaires de notre vie comme si l'horizon était simplement celui de la terre ou celui des évidences quotidiennes.

D'une certaine manière, c'est cela aussi que Jésus disait à Marthe dans l'évangile : "Marie a choisi la meilleure part" et cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas tenir compte des réalités matérielles de ce monde, mais que la part unique, c'est le Christ, c'est Dieu. Dieu n'est pas une réalité parmi d'autres, une réalité à laquelle il faudrait faire sa place, Dieu est Celui qui donne son sens à toute notre vie, qui donne leur place à chacune des réalités de notre vie. Et si ce n'est pas à partir de cet amour de Dieu, cet amour que Dieu a pour nous d'abord, et cet amour qu'Il fait surgir dans notre propre cœur en réponse au sien, si ce n'est pas à partir de cela que nous établissons les différents élé­ments de notre vie, alors tout se brouille, tout se trou­ble, et nous ne savons plus exactement ce qui est es­sentiel et ce qui est secondaire. La meilleure part ce n'est pas une part parmi d'autres, c'est le cœur de la vie de l'homme. Et c'est Dieu qui est le cœur de notre vie. Cela veut dire que le centre de notre vie est en Dieu et pas en nous. Et c'est à partir de là que tout peut se situer à sa place, et que l'on peut reconnaître qu'un certain nombre de choses sont essentielles et tellement fondamentales qu'elle ne peuvent pas être sacrifiées, fût-ce au prix de notre vie, fût-ce au prix de la vie des autres.

Il nous faut apprendre à mettre Dieu au centre de notre vie dans les jours ordinaires pour que nous puissions le mettre au centre de notre vie dans les jours difficiles. Ce n'est pas quand nous sommes dans l'épreuve, ce n'est pas quand nous sommes dans la nuit, ce n'est pas quand nous sommes confrontés à des choix décisifs, personnels ou collectifs, qu'il convient de chercher à savoir où nous allons situer Dieu. Il faut que Dieu soit déjà au centre de notre vie pour que, spontanément, tout s'oriente et s'organise par rapport à Lui, en particulier dans les moments difficiles. C'est donc maintenant qu'il nous faut situer notre cœur dans le cœur de Dieu, afin que, progressivement, je dirais naturellement, toute notre vie s'organise, s'oriente par rapport à Dieu afin qu'elle prenne son sens et que les différentes valeurs qui sont en jeu dans notre exis­tence puissent se situer exactement et qu'au moment crucial nous puissions avoir la lumière de Dieu qui nous aidera à prendre les décisions nécessaires, les seules qui puissent nous permettre de vivre et d'at­teindre à la vérité de notre vie.

 

AMEN